Humeur 10 – «Tazmamart, Cellule 10» par Ahmed Markouzi, paru aux éditions Paris-Méditerranée, 2000-(2009-05-11)

Eh bien, non ! On croyait tout savoir du Maroc et de l’état de non-droit qui a prévalu durant le règne du roi Hassan II. Il n’en est rien. Il faut lire le livre du sous-lieutenant Ahmed Marzouki pour avoir une première idée de ce qui est arrivé durant les années terribles – après les deux coups d’État militaires de juillet 1971 et d’août 1972.

GOULAG BIS AU MAROC

Eh bien, non ! On croyait tout savoir du Maroc et de l’état de non-droit qui a prévalu durant le règne du roi Hassan II. Il n’en est rien. Il faut lire le livre du sous-lieutenant Ahmed Marzouki pour avoir une première idée de ce qui est arrivé durant les années terribles – après les deux coups d’État militaires de juillet 1971 et d’août 1972. Les chefs de la conjuration ont rapidement été exécutés après l’échec des putschs, mais les autres ? Les soldats qui ont obéi aux ordres des conjurés et marché sur Skhirat, les aviateurs et les simples techniciens, mécaniciens et munitionnaires de la base aérienne de Kénitra qui ont eu le malheur d’être là où une poignée de mutins s’apprêtaient à tirer sur le Boeing royal… Ils ont disparu dans la bonne tradition des dictatures sud-américaines. Mais ici, nous sommes au Maroc, aux portes de l’Europe

La chute

Le sous-lieutenant Marzouki a été condamné à quatre ans de prison. Il est resté 20 ans avant de sortir en 1991. Il lui faudra encore neuf ans avant de pouvoir écrire Tazmamart, cellule 10. Mais quel bouquin ! Impossible d’arrêter de tourner la page. C’est fantastique, hallucinant, pathétique et enthousiasmant tout à la fois. La solidarité des emmurés vivants est magnifique. Il y a ce lieutenant Mohamed Lghalou devenu complètement paralysé et au chevet duquel ses amis se relayaient pour le maintenir en vie :

« Lghalou s’était transformé en un amas pourri de sang, de sueur, d’urine et de saletés. Son corps s’était rétréci d’une manière inimaginable et il ressemblait désormais à un gamin de huit ou neuf ans, affublé d’une barbe à moitié blanche qui pendait sur les os apparent s de son thorax affreusement amaigri. Quand Ghalloul et moi lui avons enlevé ses vêtements, la chair est venue avec le tissu, laissant apparaître certains os. L’odeur était tellement pestilentielle que, pourtant habitué au pire, j’ai vomi tout ce que j’avais dans le ventre. »

Malgré ça, il racontait toujours des blagues, il chantait, il riait… « À l’entendre, on croyait que c’était un homme normal, se souvient Marzouki, mais à le voir, c’était vraiment affreux. » Un des emmurés demande alors à être enfermé avec le lieutenant Lghalou pour le laver, le nourrir et le retourner sur la dalle de pierre qui tient lieu de lit… Il y restera trois ans à secourir le moribond avant de mourir lui-même à la tâche. Il y a des descriptions fabuleuses dont on se souviendra toujours. Les djinns de Mimoune quand il devient fou, les fantômes et les monstres qui apparaissent, en fait, à la plupart des captifs. Qui oubliera ce malheureux grelottant de froid qui demande à aller en enfer parce que là au moins il y a du feu ?

Les prisonniers n’ont pas de médicaments ni de savon. Tout ce qu’ils ont pour se laver est un broc d’eau de cinq litres par jour (y compris pour servir de chasse d’eau au trou dans le sol qui figure les toilettes). À 1 500 mètres d’altitude, Tazmamart gèle en hiver et les corps se recroquevillent, tordus par les rhumatismes ; les muscles atrophiés par l’inaction, notamment au niveau de la ceinture abdominale, provoquent des constipations chroniques, la fièvre devient permanente… Précisons qu’il n’y a pas de sortie pour les prisonniers de Tazmamart, pas d’exercice, ils sont enfermés toute la journée dans une cellule de 3 mètres par deux mètres et demi, sans fenêtre. Ils ne peuvent même pas se rendre visite, se voir. Chacun vieillit seul dans son cachot.

Le bagne

L’été, les cafards pullulent, par terre, sur les murs, au plafond, tout grouille sans cesse, jusqu’à ce qu’ils tombent dans l’eau, dans la nourriture, on les sent craquer sous les dents. Il y en a tellement que les gardiens finissent par être contaminés à leur tour. Ils décident alors de passer toutes les cellules au gaz désinfectant. Les cafards disparaissent, mais les punaises, dont les cafards se régalaient, surgissent pour prendre la relève. Les punaises sucent le peu de sang qui reste aux bagnards. Ceux-ci réagissent en élevant des cafards en cachette pour se débarrasser des punaises.

De guerre lasse, les gardiens donnent du DDT aux prisonniers. Pour certains, c’est le salut. Le DDT devient alors le médicament universel pour soigner les abcès et les plaies qui se multiplient. Comme, il n’y a bien sûr pas de brosse à dent et dentifrice à Tazmamart, les carries et les abcès se multiplient. Les suppliciés collent la joue contre le quart de café chaud qu’on leur sert le matin. Mais le café ne reste pas chaud longtemps. Il faut attendre que la dent soit complètement pourrie pour tirer dessus avec un fil si on en a, sans fil sinon. « L’odeur était putride mais le soulagement était immense », commente Marzouki.

Sur les 58 prisonniers du mini-goulag marocain, 30 sont morts, la plupart du temps seuls (le cas de Lghalou qui avait obtenu une aide est exceptionnel), sans médecin et sans secours d’aucune sorte. Comment ces hommes qui avaient une vingtaine d’années à leur arrivée ont-ils pu tenir si longtemps ? Par la solidarité et une discipline auto-imposée. Communiquant la plupart du temps sans se voir, en utilisant les trous d’aération comme d’un interphone, les emmurés vivants avaient réservé une heure pour la prière, une heure pour la discussion libre, une heure pour le spectacle… Il n’y a pas de livres à Tazmamart, pas même de Coran. Chacun récite donc une sourate qu’il connaît plus ou moins bien et peu à peu le Coran renaît morceau par morceau.

Quant à l’heure du spectacle, c’est la plus attendue de la journée. Les prisonniers racontent un roman ou un film dont ils se souviennent. Malheur à celui qui raconte mal : le public était sans pitié pour les mauvais conteurs. Finalement, deux prisonniers seulement furent acceptés comme artistes officiels : l’aspirant Mohamed Raïss et Mazourki lui-même. Surnommé Bâ Saber, Raïss était spécialisé dans les romans classiques et Mazourki dans les romans égyptiens et les westerns :

« Raïss était un remarquable spécialiste du suspens. Faisant traverser une pièce de trois mètres de long à son héros, il était capable de faire durer la plaisir près de quize minutes. Il a réussi à nous faire vivre hors de la cellule durant quinze jours en nous racontant La Rabouilleusede Balzac. L’illusion fut telle que le plus jeune d’entre nous, Ahmed Bouida, surnommé Hmida, sympathique et serviable camarade, qui prononçait le s « ch » et le z « g », remarqua à la fin :– Mais Bâ Shaber, la Rabouilleuse du pauvre Baljac est nulle devant la tchienne! »

L’espoir

Les bagnards seraient restés à Tazmamart jusqu’à la mort du dernier si l’un d’eux n’avait pas été marié à une Américaine. Comme bien des aviateurs marocains, le lieutenant M’barek Touil avait fait son école de pilotage au Texas. À la différence de la majorité de ses camarades, il était revenu avec une femme nommée Nancy qui s’obstina à ameuter l’opinion publique et les autorités de son pays pour avoir des nouvelles sur ce qui était advenu de son mari. Mazourki observe qu’elle se comporta « en bonne Occidentale bien moins craintive du système que les épouses marocaines des autres détenus. » Elle apprend que son mari est vivant après dix ans d’incertitude quand un détenu réussit enfin à faire sortir une lettre de Tazmamart par un gardien corrompu. Elle alerte Amnesty International qui, au départ, ne veut rien faire parce que la politique de l’organisation est d’avoir confirmation de chaque fait porté à sa connaissance par deux sources indépendantes l’une de l’autre. Or, il n’y a qu’une lettre !

Petit à petit, toutefois, la nouvelle de l’existence du bagne de Tazmamart se répand. L’ambassadeur des États-Unis au Maroc parvient à rencontrer le lieutenant Touil. Amnesty International et un groupe de bienfaiteurs se mobilisent pour dénoncer le scandale de Tazmamart que l’État marocain s’obstine à nier. Gilles Perrault et Christine Serfaty ameutent les médias. Abraham Serfaty, lui-même emprisonné au Maroc, mais dans une prison de « luxe », écrit une lettre ouverte au Roi pour demander la libération de ses frères emmurés vivants. Au nombre de ces militant de la liberté, il faut signaler le nom de Jean-Paul Kauffmann, ce journaliste qui avait été retenu en otage à Beyrouth dans les années 80 – le merveilleux auteur de La chambre noire de Longwood.

La libération

À sa sortie de prison, en septembre 1991, Ahmed Marzouki pesait moins de 50 kilos. Vingt ans plus tôt son poids oscillait entre 75 et 80 kilos. Sa taille est passée de 1,83 mètre à 1,81 mètre. Encore appartient-il au groupe des biens portants : d’autres ont perdu plus de 10 centimètres. Quand la libération arrive, la police continue sur sa lancée à persécuter les survivants, sans raison, parce que la machine bureaucratique est en marche. Interdiction de quitter le Maroc, interdiction de travailler, interdiction de parler à des étrangers… Marzouki est constamment suivi quand il se déplace, la police l’arrête même une nouvelle fois pour l’interroger et le met 36 heures au secret – on devine l’inquiétude de la famille. Il faudra l’intervention personnelle du président Jacques Chirac (rendons-lui hommage pour cet acte désintéressé) auprès des autorités marocaines, pour que cessent les pires des persécutions.

Ainsi, le livre de Mazourki ne s’arrête pas à sa libération. Il démontre le dur chemin de sa résurrection. La cinquantaine passée, il passe son baccalauréat au milieu d’une classe d’adolescents hilares. Il entreprend ensuite des études de droit sous les regards hostiles d’étudiants qui, comble de dérision, le prennent pour un policier en civil… Il faudra attendre la seconde arrestation par la police pour que les étudiants soient enfin convaincus de son « innocence ». Quand Mazourki aura enfin son diplôme en poche, il apprendra sans surprise que le Barreau refuse de l’inscrire au concours d’admission car il avait passé l’âge limite (40 ans). Un autre des survivants de Tazmamart, le sous-lieutenant Driss Chebereq, qui avait passé une licence de littérature française, se voit aussi refuser de présenter le concours de professeur.

Dans les faits, il faudra attendre l’arrivée au pouvoir du roi Mohamed VI en 1999 pour qu’un terme soit mis aux ultimes tracasseries de Mazourki et des ses compagnons d’infortune. Ce livre surprenant sera publié en 2000 avec l’aide d’un journaliste de l’AFP à Rabat, Ignace Dalle, qui a été de tous les combats de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Il a relu les premiers textes que Mazourki avait écrits sur Tazmamart, il l’a incité à en faire un livre et, quand le courage lui faisait défaut, il le faisait parler et enregistrait cette histoire monstrueuse. La préface d’Ignace Dalle démontre l’importance de l’appui donné aux prisonniers politiques : sans ce réseau d’amis à travers le monde, les suppliciés de Tazmamart auraient péri à petit feu puisque, rappelons-le, telle était bien l’intention première des bourreaux. Sans la persévérance de ce groupe d’amis, leur libération aurait été vidée de sens et la plupart d’entre eux aurait été réduit à la clochardisation.

Quand Tazmamart, cellule 10 parait, il obtient un succès foudroyant, d’abord en feuilleton dans le grand journal de gauche Al Ittihad Al Ichtiraki et, ensuite en livre, il devient le best-seller marocain de l’année 2001.

Le livre

L’ouvrage d’Ahmed Marzouki est fondamental. Son écriture simple, que l’on peut trouver maladroite au début tant elle est factuelle, se révèle au fil des pages d’une efficacité redoutable. Justement parce que Marzouki n’est ni un écrivain, ni un journaliste. C’est un militaire autodidacte qui raconte ce qu’il a vécu, comme il l’a vécu, sans chercher à faire du style parce que tel n’est pas son but. Un livre « rédigé » aurait d’ailleurs perdu en « véracité ». N’est-ce pas sa culture militaire qui pousse Marzouki à procéder par listes ? Au début, il donne les noms et les grades des prisonniers en regard du temps de leur peine : trois ans, quatre ans, dix ans, perpétuité… On sait que tout le monde est resté 20 ans, à l’exception de ceux qui sont morts avant. Plus loin, une autre liste, donne les noms des morts avec la cause en quelques mots ou paragraphes : folie, tumeurs, ulcères, paralysie, dysenterie, bronchite chronique et, bien souvent, faiblesse sans nom due à des causes diverses (sous-alimentation, manque d’hygiène, inaction, etc.).

Malgré cette structure rugueuse : ça « marche ». Une fois qu’on a ouvert le livre, on est forcé de tourner la page. Même les listes sont palpitantes d’émotion : elles « parlent » mieux que n’auraient su le faire une démonstration obéissant aux règles de la rhétorique. Marzouki n’a pas besoin de plaider, il lui suffit de dire. D’ailleurs, il ne fait pas le procès du roi ou du régime. Il n’y a nulle trace d’idéologie ou de cause dans ce livre. Quand les emmurés récitent le Coran, ce n’est pas pour défendre l’islamisme, c’est pour survivre. Mohamed Raïss ne raconte pas La Rabouilleuse parce qu’il aime Balzac, mais parce qu’il se souvient l’histoire. Tazmamart, cellule 10 est une ode à la dignité d’un groupe de braves ; il est aussi une ode à la solidarité absolument désintéressée d’un autre groupe d’individus, éparpillés à travers le monde, sans lien entre eux ou avec les victimes, que leur amour commun de la justice.

Autres ouvrages sur Tazmamart

Driss Abou Youssef Reggab, À l’Ombre de Lalla Chafia, L’Harmattan, Paris, 1989.

Ali Bourequat, Dix-huit ans de solitude, Tazmamart, Michel Laffont, Paris, 1993.

Abraham Serfaty, Christine Daure, La Mémoire de l’autre, Stocks, Paris, 1993, Tarik éditions, Casablanca, 2002, 352 p.

Salah El Ouadie, Le Marié, publié en arabe en 1998, traduit de l’arabe par Abdelhadi Drissi, Tarik éditions, Casablanca, 2001, 128 p.

Abdelkrim Zakya daoud, Une épopée d’or et de sang, Séguier, Paris, 1999, 464 p.

Tahar Benjelloun, Cette aveuglante absence de lumière, Seuil, Paris, 2001, 240 p.

Jaouad Mdidech, La Chambre noire ou Derb Moulay Chérif, Eddif, Casablanca, 2002, 254 p.

Mehdi Bennouna, Héros sans gloire, Echec d’une révolution, 1963-1973, Tarik éditions/Paris-Méditerranée, Casablanca, 2002, 376 p.

Rabea Bennouna, Tazmamart, côté femme, Addar Alalamia Lil Kitab, Casablanca, 2003, 160 p.

Khalid Jamaï, 1973, Présumés coupables, Tarik éditions, Casablanca, 2003, 120 p.

Mohamed Raïss, De Skhirat à Tazmamart : retour du bout de l’enfer, Afrique-Orient, Casablanca, 2003, 391 p.

Abdelhak Serhane, La chienne de Tazmamart, in Nouvelles du Maroc, Paris-Méditerranée, Paris, 1998, rééditée à part dans les éditions Paris-Méditerranée, Paris, 2001, 47 p.

Abdelhak Serhane, Kabazal : Les emmurés de Tazmamart, Mémoires de Salha et Aïda Hachad, Tarik Editions, Coll. Témoignages, Casablanca, 2004, 318 p.

Ou sur d’autres prisons marocaines

Fatna El Bouih, Une femme nommée Rachid, Éditions Le Fennec, Casablanca, 2002, 117 p.

Fatéma Oufkir, Les Jardins du roi : Oufkir, Hassan II et nous, Michel Lafon, Publisud, Paris, 2000, 308 p.

Malika Oufkir et Michèle Fitoussi, La Prisonnière, Grasset, Paris, 1999, 329 p.

Raouf Oufkir, Les Invités : Vingt ans dans les prisons du Roi, Flammarion, Coll. Documents, Paris, 2003, 518 p.

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