Humeur 09 – «Apprendre à décoder le réel à l’heure du néolibéralisme et de l’antimondialisme-(2005-12-09)

Pendant longtemps – trop longtemps – les gens de ma génération ont vécu le présent à travers les lunettes déformantes des années 30: on était fasciste ou anticommuniste primaire, bolchevique ou révolutionnaire aux mains tachées de sang (remarquez que les insultes que la « gauche progressiste » adressait à la « droite la plus bête au monde » ont toujours mieux résonné que l’inverse.

Montréal, le 9 décembre 2005

Pendant longtemps – trop longtemps – les gens de ma génération ont vécu le présent à travers les lunettes déformantes des années 30: on était fasciste ou anticommuniste primaire, bolchevique ou révolutionnaire aux mains tachées de sang (remarquez que les insultes que la « gauche progressiste » adressait à la « droite la plus bête au monde » ont toujours mieux résonné que l’inverse. Maintenant que ce langage passéiste semble enfin voué à l’extinction, nous sommes contraints de choisir des mots et des concepts nouveaux. Allons-nous assister à un bain de jouvence idéologique avec un jaillissement de pensées inédites? Après tout nous vivons dans un monde ou les clichés sexistes, racistes et économistes ont disparu. Les femmes ont vécu la révolution des sexes en une génération ou deux, le racisme s’estompe à tel point qu’il est à son tour devenu une insulte et l’économie a découvert qu’il existait des externalités incontournables comme, par exemple, un minimum de justice sociale et la grande question de l’environnement. Nous avons changé de décor et peu à peu, nous devons changer notre grille d’interprétation du monde.

Cet aggionamento si attendu ne semble guère réussi à entamer le vieux clivage gauche/droite. La gauche a enfourché le cheval de bataille de l’anti-mondialisation et de la protection des archaïsmes culturels nationaux, voire régionaux. À l’inverse, la droite a chaussé les lunettes roses du « progressisme » en confiant le destin de monde à la « main invisible » du marché. Ce glissement n’augure rien de bon dans la mesure où il est tout aussi réducteur que l’ancien clivage socialisme/capitalisme. La prime de la sottise va sans doute à la gauche masquée dans les oripeaux de l’anti-mondialisation. L’ancien socialisme avait au moins l’universalisme comme clé de voûte : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » C’était peut-être utopique, mais au moins y avait-il une certaine vision prophétique qui faisait voir les choses en grand. Maintenant, la gauche rebaptisée écologique et anti-mondialiste nous chante les vertus du terroir, du lien traditionnel avec la nature et des vertus de l’agriculture locale. Au nom de quoi, l’État évidemment « national » doit subventionner des agriculteurs pour produire des excédents de lait ou de pommes qu’il faudra ensuite détruire ou expédier dans le Tiers-Monde sous prétexte de solidarité avec ceux qui ont faim.

Le néo-libéralisme a peut-être l’air moins ringard, mais pratique une hypocrisie symétriquement égale à celle des anti-mondialistes. La grande cause du néo-libéralisme est la découverte des effets pervers de l’intervention de l’État dans l’économie. Il y a en effet un seuil qui a été allégrement dépassé à partir duquel les meilleurs programmes économiques ou sociaux deviennent contre-productifs et coûtent plus cher à gérer que les défaillances du marché ou les maux sociaux qu’ils sont sensés pallier. Il fallait mettre le holà à l’expansion tous azimuts de l’interventionnisme étatique, ce qui a été fait, mais au nom des mauvaises raisons. Le marché lui-même est une invention sociale qui a besoin de règles et de garde-fous. Oublions un moment les riches complexités de la société qui nous entoure et prenons l’image simple à comprendre du marché traditionnel où le paysan se rend le dimanche matin au bourg le plus proche pour vendre son bétail ou sa récolte. C’était jusqu’à la fin du XIXe siècle, le centre de la vie économique ou sociale. Je dis bien « social » car il ne faut pas oublier que la place du marché était un lieu de rencontre où l’on discutait, rencontrait des gens venus d’ailleurs, échangeait des idées et pas seulement sur le prix des denrées – même si c’était un sujet important de discussion.

Le marché est une création hautement réglementée Pour nous limiter au caractère proprement économique de ce marché du village, il faut comprendre que le fait de réunir des gens d’horizons les plus divers avec les intérêts les plus opposés (ceux qui veulent acheter au prix le plus bas possible et ceux qui veulent vendre au prix le plus élevé possible) nécessitait un système extrêmement complexe de poids et mesures identiques pour tous, une monnaie d’échange commune, toute une série de règles pour trancher les différends autrement qu’à coups de poignard et, finalement, une forme de force de maintien de l’ordre pour éviter que notre brave paysan ne se fasse détrousser sur le chemin du retour quand il rapportait le fruit d’une saison de labeur à la maison. Quiconque a séjourné en Afrique, en Asie ou en Amérique latine a déjà vu ces espaces ouverts à tous où fourmillent des milliers de personnes chargées de sacs bigarrés : avec quelle passion cherchent-ils à vendre ou à acheter l’objet de leurs convoitises et, surtout, l’intensité de leurs discussions. On assiste à de véritables duels oratoires où chacun défend son point de vue avec une vitalité qui tranche sur le caractère forcément répétitif des gestes du travail quotidien qui prédomine le reste du temps. Le mépris du marché traditionnel par les socialistes a toujours été une grande cause de mystère – pour moi. Marx vivait pourtant dans un siècle où ce type de marchés populaires était la norme dans toutes les villes d’Europe. À notre époque même, comment un homme comme Fidel Castro ne se rend-il pas compte que la fermeture des marchés de quartier ou de villages à Cuba a créé un vide immense que ne comblent pas les supermarchés nationalisés aux étagères parcimonieusement garnies d’objets identiques et aux allées silencieuses que traversent à la va-vite de rares clients pressés ? Il suffit d’une heure d’avion – un saut de puce – pour découvrir les marchés multicolores du Mexique avec leurs foules exultantes de la joie de vendre, acheter, comparer, négocier – bref de vivre intensément.

Faire l’éloge du marché comme le font les néo-libéraux n’implique pas comme conséquence nécessaire l’extinction de l’État ni même sa condamnation. L’État a un rôle essentiel à jouer pour que le marché puisse exister et s’épanouir. Tout d’abord, il est faux de prétendre que le marché produit immanquablement une résultante qui est bénéficiaire à l’intérêt général. Il existe des marchés saisis d’une « exubérance irrationnelle » qui s’emballent et abandonnent toute mesure. Est-ce dans l’intérêt général de vider les fonds de pension à la suite de ces coups de folie qui saisissent périodiquement les acteurs du marché devant des phénomènes qu’ils ne comprennent pas ? Je sais bien que certains casuistes néo-libéraux cherchent à justifier toutes les aberrations au nom de la finalité lointaine d’une rationalité optimiste. L’engouement des années 90 pour les « dot.com » aurait permis d’accélérer le déploiement des infrastructures à large bande passante et donc en fin de compte d’engendrer une richesse générale plus rapidement que par un financement normal. Ce type de raisonnement démontre seulement l’agilité de l’esprit de leurs auteurs, mais il ne rend pas compte d’un phénomène qui ruine des individus en chair et en os qui voient leur cadre financier s’effondrer au terme d’une vie de travail.

Même dérive en cas de captation du marché par un individu ou un groupe d’individus qui réussit à transformer un avantage temporaire en rente de situation. C’est le principe du monopole ou de l’oligopole qui, une fois établi, peut diriger le marché au détriment du plus grand nombre. Pensons à Microsoft qui a réussi à obtenir un contrat d’IBM pour fournir un système d’exploitation au demeurant fort quelconque – MS-DOS – et qui a profité du pouvoir de marketing du géant de l’informatique pour acquérir un monopole dans le logiciel. Depuis MS-DOS, Microsoft n’a rien inventé. Son système d’exploitation Windows n’était qu’une tardive et laborieuse copie de Mac OS – il ne faut quand même pas l’oublier. De même, son navigateur Internet Explorer a triomphé de Netscape, qui était la véritable technologie innovante, car il était commercialisé intégré avec le système d’exploitation Windows qui était lui-même en situation de monopole. Ainsi, une entreprise bien gérée a réussi à transformer un avantage mérité mais ponctuel (gagner un contrat d’IBM) en monopole, puis par voie de contagion secteur par secteur, en domination systématique de toutes les industries basées sur un support informatique.

Il faut des contre-poids aux grandes entreprises qui pourraient être tentées d’imposer leur loi à la diversité des forces du marché… Oubliez un instant encore les groupes de pressions occultes et les sourdes conspirations de criminels en costumes trois-pièces. Rappelez-vous les paysans sur la place du marché de Marrakech, Oaxaca, Kinshasa… Peu importe le nom : mettez celui qui vous chante. Il y a toujours des petits malins qui vont tenter de se réserver les meilleures places pour reléguer leurs concurrents dans des coins mal accessibles ou de faire main basse sur un produit afin de créer une pénurie et en faire monter le prix. L’esprit humain est ingénieux. Alors dans le cadre infiniment plus complexe des marchés d’aujourd’hui le nombre de passe-droits et de manœuvres délictueuses qui peuvent déformer les lois du marché est infini. Le marché est un espace de liberté en équilibre toujours précaire qui doit faire l’objet de toute notre attention et précaution. Le mépris traditionnel pour les activités marchandes en Occident a été à la source des pires erreurs dogmatiques. Le rôle de l’État est de préserver cet espace commun et ouvert qui fonde la civilisation – toutes les civilisations. Quand les néo-libéraux veulent effacer l’État pour laisser la « main invisible » guider les forces du marché, ils affectent ignorer que, visible ou invisible, la main de certains est assez puissante pour imposer ses intentions aux autres en dépit de l’intérêt de la société.[1]

La nature structurelle du mal-développement Cela nous mène tout droit à une des causes véritables du mal-développement des sociétés contemporaines et qui est le gigantisme. Les néo-libéraux ont raison de se méfier de la prolifération étatique qui, à partir d’un certain seuil, crée des problèmes inédits jusque là. Mais ils ne se rendent pas compte ou feignent de ne pas se rendre compte que ce qui fait problème est le gigantisme, pas l’État. Or, ce gigantisme caractérise aussi bien les entreprises privées que les administrations publiques. Il y a des lois de base en sciences sociales que nul ne peut ignorer sans risque. Plus une organisation est grande, plus son système de valeurs est fondé sur des paramètres internes. Ainsi, le poids de la reconnaissance de l’individu par ses pairs croît en proportion inverse de la reconnaissance du même individu par le monde extérieur.[2] C’est le regard de ses collègues et supérieurs hiérarchiques qui confère une signification positive (ou négative) à chacun de ses gestes et, au-delà de la gratification morale immédiate, lui vaut une prime de rendement ou une promotion et le hisse d’échelon en échelon jusqu’au sommet de la hiérarchie administrative. C’est vrai dans une administration privée tout autant que publique. Mais si l’individu agit en fonction de ses pairs, cela va-t-il toujours dans l’intérêt général ? Je veux dire ici l’intérêt des autres organisations et celle des individus isolée qui composent l’ensemble de la société.

Poser la question revient à donner la réponse. Pour paraphraser Adam Smith, chaque organisme qui poursuit son « intérêt personnel (…) travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. » Même si nous acceptions cet axiome tel quel, pour qu’il soit opératoire, il faut nécessairement qu’il y ait une pluralité d’organismes qui, mis en concurrence, engendrent un équilibre. Les néo-libéraux évoquent volontiers la menace de l’intervention de l’État qui risque de déformer le marché à son profit, c’est-à-dire au profit des groupes de pression qui se font le mieux entendre des dirigeants de l’État. Quand l’État supprime la propriété privée des moyens de production, il devient un monopole et doit à ce titre être combattu pour que le libre jeu du marché puisse reprendre ses droits. Mais qu’arrive-t-il si une entreprise privée parvient, même par des méthodes qui, prises une à une, sont toutes légales et même légitimes, à occuper une situation de monopole dans son marché ? Elle va imposer ses intérêts particuliers. C’est pour cela que des lois anti-trusts ont été promulguées par l’État. Ces lois anti-trust sont mises en application par l’État qui agit ainsi de façon à permettre aux forces du marché de fonctionner « librement ». On voit que le mot « libre » est très ambigu puisqu’il faut introduire la contrainte de la loi pour la faire triompher. Ce qui doit être libre est plutôt l’accès au marché. Le marché lui-même doit viser à l’équilibre – c’est-à-dire à la situation optimale où la demande tranche en connaissance de cause et librement entre les différentes offres proposées.

Le socialisme poussé à son extrême a débouché sur le monopole de l’État dans tous les domaines de la vie économique (sans parler des autres monopoles sur l’information, les arts, les déplacements des individus et parfois même leurs plans de carrières). On parle alors d’État totalitaire. Mais il faut bien comprendre que l’essence même de ce totalitarisme d’État est identique à l’essence des monopoles privés : intériorisation du système de valeurs. Si un seul organisme – en l’occurrence l’État – fournit les paramètres de références à tous les individus d’une société donnée, il acquiert un pouvoir total. Chaque entreprise privée secrète ce même processus d’intériorisation des valeurs qui a donc une vocation totalitaire. Pourtant elle ne produit pas de totalitarisme car, précisément, elle n’est pas seule. La liberté économique ou même la liberté tout court, réside dans ces espaces laissés vacants entre les multinationales géantes qui occupent le marché. Voilà pourquoi la création de monopoles fait peur. Consciemment ou inconsciemment, on sent bien qu’il y a là les prémisses du totalitarisme. Entendons-nous bien : cela ne signifie pas que l’essence des multinationales soit mauvaise, non plus que celle de l’État. C’est quand un organisme se retrouve en situation de monopole absolu que naît le totalitarisme. Les monopoles qui nous entourent et qui sont relativement rares, sont des monopoles limités à un secteur donné : ils déforment ce marché particulier mais n’ont rien à voir avec le totalitarisme. Dans la grande majorité des cas, les grandes entreprises jouent un rôle bénéfique ou néfaste, selon les points de vue, sans se transformer pour autant en monopole et encore moins en embryon de système totalitaire.

La sottise des anti-mondialistes est de s’être placés volontairement dans une situation aberrante sur le plan sémantique, logique et finalement historique. On ne peut pas être contre la mondialisation – pas plus qu’on ne peut être contre l’air qu’on respire ou l’eau qu’on boit. La mondialisation fait partie du phénomène vivant. Toute l’expérience humaine tend à l’universel. Que cherchait donc le griot primitif ou le sage antique lorsqu’il portait son regard vers le ciel nocturne parsemé d’étoiles ou qu’il scrutait la ligne d’horizon sur la mer ? L’expérience humaine a produit dès son début des grands voyageurs qui ont tenté chacun à sa façon d’apporter une réponse à la grande question de savoir ce qu’il y a au-delà du cercle étroit du monde connu. Marco Polo, Christophe Colomb ou Magellan, plus récemment John Glenn et Neil Amstrong, ont tous répondu à cet appel venu du fond de l’instinct humain qui est d’aller à la recherche de ces espaces inconnus que l’on sait exister au-delà du monde qui nous entoure. Bougainville a fait rêver un siècle entier en parlant des îles mystérieuses où l’homme existerait naturellement bon. Ce besoin d’embrasser la planète entière fait partie des structures mêmes de la conscience. Parmi les raisons qui ont contribué à mettre l’écologie au cœur des préoccupations politiques, la vision de la planète Terre est peut-être la plus déterminante. Les antimondialistes pris au piège de leur propre aveuglement ont d’ailleurs dû se rendre à l’évidence et rebaptiser leur cause « altermondialisation » ce qui est plus défendable sur le plan strictement logique, mais ne veut plus rien dire. Ils ne sont pas contre la mondialisation, mais seulement contre une forme de mondialisation. Pourquoi ne nomment-ils pas leur ennemi qui est le capitalisme ? Ou mieux : pourquoi ne nomment-ils pas leur cause ? C’est qu’ils n’ont pas de cause sinon un profond dégoût de vivre dans une société injuste qu’ils ne comprennent pas, ce qui est bien normal, mais qu’ils n’essaient même plus de comprendre. Ils ont renoncé à trouver une réponse aux myriades de questions que nous pose le vaste monde.

La découverte des archaïsmes nationaux ou régionaux par ce qu’il faut bien continuer à nommer la gauche, faute de mieux, est très comparable à la démarche de la droite au XIXe siècle. Quand les ultras français ont été désarçonnés par les révolutions successives de 1830, 1848 et finalement l’établissement de la IIIe République, ils ont inventé le mythe des valeurs rurales incarnées par les masses paysannes pour le coup érigées en bouclier de la tradition. Dans tous les pays le phénomène s’est répété. En Allemagne, « tous les dirigeants nationaux-socialistes (avaient exalté) dans leurs écrits la valeur du paysan pour la nation. Hitler a consacré les chapitres 4 et 14 de Mein Kampf au rôle de l’agriculture et de la paysannerie dans l’État. »[3] À l’inverse, Karl Marx parlait de la paysannerie comme de « la classe qui représente la barbarie au sein de la civilisation. »[4] Inutile de préciser que le mythe évoqué tant par la droite que par la gauche n’était rien d’autre que cela : un mythe précisément issu du refus de décoder la complexité du réel. La droite avait peur des ouvriers et inventait un « bon sauvage » en retrait par rapport au débat politique. La gauche épousait la cause des ouvriers et, ne sachant que faire des paysans, reléguait ceux-ci parmi les « barbares ». La gauche aujourd’hui a curieusement rompu avec la vieille prévention marxiste à l’encontre du monde rural pour adopter avec deux siècles de retard l’illusion rurale avec un vocabulaire renouvelé par quelques emprunts à l’écologie.

Nous nous retrouvons face à une gauche « altermondialisme » qui a rompu avec ses origines, non pour mieux interpréter la réalité, mais pour la fuir comme ces vieux ultras emperruqués qui goûtaient leur tisane réchauffée le soir au coin du feu en évoquant les souvenirs heureux d’avant la catastrophe moderne. La grande cause des altermondialistes est la lutte contre les délocalisations d’entreprises occidentales envers les pays en développement. Ils affirment du même souffle protéger les intérêts des travailleurs occidentaux et lutter contre l’exploitation des travailleurs des pays en développement et, en particulier, de leurs enfants. Les « altermondialistes » protègent en effet les travailleurs occidentaux et ils ont raison de le dire. Mais ils ne luttent pas contre l’exploitation des travailleurs des pays en développement. Le principal rêve d’un habitant du tiers-monde est précisément d’obtenir du travail d’une compagnie occidentale. Si des enfants travaillent dans des entreprises multinationales (généralement des fournisseurs des multinationales) c’est pour ne pas mourir de faim. Dans les zones de grande misère, le choix n’est pas entre envoyer un enfant à l’école ou au travail, il est entre ne pas manger ou manger.

Un des rares avantages qu’ont les pays du tiers-monde par rapport aux pays occidentaux est une main d’œuvre bon marché. Empêcher les entreprises occidentales d’investir ou d’acheter dans le tiers-monde revient non pas à lutter contre l’exploitation mais à y interdire tout développement. Lors de mes années africaines, je passais souvent à proximité des plantations Lever à la sortie de Bandundu sur la route qui mène à Bendela. Les plantations Lever constituaient un îlot de développement au sein de la grande débâcle congolaise ou zaïroise, comme on disait à l’époque. Les travailleurs agricoles vivaient dans un village construit en dur avec une école et un dispensaire. Il n’est jusqu’au système routier aux abords de la plantation qui n’ait été refait et entretenu par cette obscure filiale africaine du groupe Unilever. Si un « altermondialiste » prenait la peine d’aller sur place dire à n’importe quel travailleur de cette plantation de palmiers à huile qu’il était exploité, il se ferait poliment recevoir, car les Africains ont le plus grand respect pour les faibles d’esprit, peut-être même ne le contredirait-on pas, mais je devine à distance leurs sourires gênés devant les élucubrations du « mundele ».

Bien sûr que les multinationales qui investissent dans le tiers-monde profitent des bas salaires de la main d’œuvre locale. Mais pour les populations démunies, le bas salaire d’une entreprise occidentale est infiniment supérieur aux petits boulots que procurent les entreprises locales avec les émoluments aléatoires qui vont avec. Le bas salaire de la multinationale tombe à dates fixe et n’est pas fonction des humeurs du patron. Mieux encore : l’existence d’une infrastructure industrielle moderne dans un pays du tiers-monde est une promesse de développement. Outre les emplois directs, elle fait vivre des sous-traitants et elle suscite la création d’un minimum d’infrastructures pour communiquer avec le reste du monde – importer et exporter. On a souvent critiqué la légèreté ou l’élitisme des infrastructures nécessaires aux multinationales. C’est vrai, l’économie moderne a souvent tendance à privilégier la construction d’aéroports à celles de routes ou de chemins de fer. Pourtant, même si le petit peuple ne voyage pas en avion, un aéroport est préférable à rien. Tout investissement est préférable à la stagnation de la misère que l’on trouve si souvent en Afrique. Le pire qui puisse arriver à un pays est que personne ne trouve aucun intérêt à l’exploiter. Le phénomène de l’exploitation, avec toutes les injustices qu’il comporte, met cependant en marche le mécanisme du développement. On n’a pas créé le décollage économique coréen en payant aux ouvriers des salaires occidentaux. La Corée a tiré partie de l’avantage comparatif que lui procurait ses bas salaires pour attirer des capitaux étrangers, construire des infrastructures et permettre ainsi à ses entrepreneurs de créer peu à peu une machine de production domestique qui est maintenant une des plus performantes au monde. Les salaires coréens ont suivi et, à présent, c’est la Corée qui délocalise ses usines au Vietnam ou aux Philippines.

Pourtant quand un pays en développement commence à exporter sa production agricole ou industrielle en Europe de l’Ouest ou en Amérique du Nord, les « altermondialistes » et les syndicats qui leur servent de caution ouvrière crient au dumping social. Ils évoquent les conditions dégradantes du travail dans les entreprises du tiers-monde et finissent toujours par brandir le spectre des enfants que l’on force à travailler… La vérité est que les « altermondialistes » n’ont pas de projet de développement pour le tiers-monde. Ils nient l’effet tache d’huile du développement. Ils ont même transformé l’expression anglaise « trickle down » en insulte – ils sont si inventifs quand il s’agit d’inventer des insultes.[5] Quand les « altermondialistes » parlent de « commerce équitable » c’est une manière moderne de dire « autarcie ». Parce que s’il fallait payer les ouvriers ou les paysans du Bengla Desh le même salaire que les travailleurs canadiens ou américains, personne n’achèterait quoique ce soit au Bengla Desh, ni ailleurs dans le tiers-monde. Mais nos gauchistes sont cohérents : ils sont contre l’abaissement des barrières douanières devant les produits du tiers-monde et pour la protection des industries occidentales au nom de la protection de l’emploi. Bien sûr, si on les écoutait jusqu’au bout, ils préfèreraient qu’on nationalise toutes les entreprises pour mieux protéger leurs travailleurs, mais à défaut de cet idéal de moins en moins avouable depuis la chute du Mur de Berlin, ils se satisfont tant bien que mal du système de subventions aux industries occidentales. Quand il s’agit des subventions aux entreprises agricoles, l’enthousiasme des « altermondialistes » ne connaît plus de limites et se transforme en frénésie. Ah, l’aide aux producteurs de lait : voilà qui fleure bon la biodiversité agricole ! Nos bon sauvages « altermondialistes » parlent pêle-mêle de développement durable, de sauvegarde des écosystèmes régionaux et sans crainte du ridicule de diversité culturelle – confondant ainsi agriculture et culture dans un même combat d’arrière-garde.

Le beau rêve « altermondialiste » Admettons que nous envisagions l’avenir sous l’angle « altermondialiste » : qu’obtiendrons-nous ? Nous obligerions les entreprises occidentales qui veulent ouvrir des entreprises en Chine à payer aux travailleurs chinois les mêmes salaires qu’aux travailleurs de leurs pays d’origine. Par conséquent, plus aucune entreprise n’investirait en Chine ou ailleurs dans le monde et cela maintiendrait ouvertes nos belles entreprises de textile ou d’électronique. La jeunesse qui sort des grandes universités d’Occident se précipiterait sans doute aux portes de ces usines pour avoir le plaisir d’y travailler au salaire minimum – mais comme ils seraient syndiqués et bien protégés par notre code du travail, leurs salaires seraient vraisemblablement indexés sur ceux de la fonction publique. Nationalisées ou pourvue de bonnes subventions gouvernementales, nos entreprises maintiendraient leur avantage concurrentiel par rapport à la Chine ou au Brésil qui de toute façon ne pourraient rien exporter chez nous tant et aussi longtemps que leurs salaires et avantages sociaux ne seraient pas comparables aux nôtres. Bien sûr le monde est plein d’inégalités. Les altermondialistes en conviennent. C’est même leur fond de commerce. Alors, l’Occident prendrait la tête d’une croisade pour la justice sociale en lançant des programmes de développement durable dans le tiers-monde, basés sur le lancement de coopératives à but non lucratif qui paieraient des salaires alignés sur ceux des pays les plus développés. Ces coopératives serviraient en priorité leurs marchés nationaux ou régionaux. À la rigueur, on tolèrerait qu’elles exportent leurs produits chez nous à titre de témoignage sur le caractère pittoresque du savoir-faire de ces peuples éloignés. Si certains pays d’Afrique ou d’Amérique latine produisent trop de bananes pour les manger eux-mêmes, ils n’auront qu’à les faire sécher pour les années de disette. À vrai dire, l’autarcie « altermondialiste » ne fait que renouer avec la traditionnelle charité qui permet aux démunis de survivre à condition qu’ils se tiennent bien et, surtout, qu’ils restent à leur place – à la rigueur on permettra à certaines catégories d’entre eux d’immigrer pour balayer nos rues et garder nos enfants pendant que les parents travaillent ou prennent des vacances au soleil.

La coalition paradoxale « Altermondialistes » et les néolibéraux trouvent parfois des terrains d’entente, c’est ainsi qu’on laisse entrer des millions d’immigrants illégaux pour servir de réservoir de main d’œuvre dans les sales boulots d’Occident ou que, périodiquement, saisis d’une crainte de l’étranger, on ne ferme les frontières aux importations étrangères. Qui ne se souvient du lâche soulagement du patronat français en 1983 lorsque les socialistes avaient bloqué à Poitiers l’importation des magnétoscopes fabriqués en Asie ?[6] Le Canada traîne le Brésil devant l’Organisation international du commerce (OMC) parce qu’il subventionne illégalement son industrie aéronautique et en particulier l’entreprise Embraer qui fabrique des jets régionaux. Pour savourer à juste titre l’indignation canadienne, il faut avoir présent à l’esprit qu’Embraer concurrence la compagnie canadienne Bombardier dans la production de jets régionaux. Cinq fois, l’OMC a condamné le Brésil pou avoir contrevenu aux principes mêmes du libre-échange. Dans les années 90, le ministre des Affaires étrangères du Brésil Luis Felipe Lampreia avait résumé ainsi la position de son pays :

« Au départ, je crois qu’il est nécessaire qu’il y ait une certaine mesure de subvention parce, sinon, un pays comme le Brésil passerait toute sa vie à produire du café, du sucre, du cacao et du coton et n’arriverait jamais à exporter quoi que ce soit qui ait un certain degré de technologie et de valeur ajoutée.» [7]

Et le Brésil a continué à subventionner son industrie aéronautique (au même titre d’ailleurs que le Canada subventionne la sienne). Pensez-vous que la gauche canadienne ait salué la déclaration du ministre Lampreia comme une illustration du « commerce équitable » dont ils se prétendent les hérauts ? Bien sûr que non. Créer des avions brésiliens ne répond pas aux canons de la vertu « altermondialiste ».[8] » Pour être conformes aux canons du « développement durable » il faudrait que nos braves latino-américains fassent des coopératives de café. Pas des avions. Le café : voilà qui est écologique et qui ne pollue pas. Et puis le café brésilien ne risque pas d’attiser la colère du lobby des planteurs de café canadiens ou de leurs syndicats de travailleurs agricoles… Pour le coup, la droite et la gauche tombent d’accord pour crier à l’intention des pays en voie de développement :

Faites du café, pas des avions !

À l’avenir, chaque fois que vous verrez un néo-libéral marcher la main dans la main avec un « altermondialiste », méfiez-vous. C’est qu’il se prépare un sale coup.


[1] Au demeurant, l’image d’Adam Smith était formulée de manière plus circonspecte qu’on ne veut bien le croire : « A la vérité, son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain; en cela, il est conduit par une main invisible, à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. »

[2] À l’inverse et pour les mêmes raisons un travailleur autonome vit dans un système de valeur entièrement tourné vers l’extérieur : toute gratification morale ou tangible provient forcément d’individus ou d’organismes situés au-dehors de son entreprise personnelle.

[3] Jef Rens, Analyse sociologique de la naissance et du développement du mouvement hitlérien, thèse de doctorat, Bruxelles : Université Libre de Bruxelles, 1935. http://www.rens.ca/1345/document.php?document_id=216

[4] Karl Marx, La lutte de classes en France, Éditions sociales, Paris, 1895. http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

[5] La vieille gauche qualifiait toujours ses adversaires « d’anticommunistes primaires » avec un trémolo d’indignation dans le fond de la gorge nouée. Qu’aurait-il fallu être : anticommuniste secondaire, anticommuniste modéré, anticommuniste « light » ? Devant une abomination totalitaire et meurtrière, il n’y avait qu’une façon de réagir et qui était « primaire » en effet et c’est la résistance. A-t-on jamais qualifié ceux qui ont dit « non » à Hitler d’antinazis primaires ?

[6] Les magnétoscopes et autres produits électroniques grand public devaient obligatoirement passer par Poitiers pour être dédouanés. Poitiers étant à 510 km du plus proche port de marchandises, l’importation de ces produits était ralentie.

[7] Radio Canada, émission Zone libre, diffusion le 6 avril 2001.http://www.radio-canada.ca/actualite/zonelibre/01-04/embraer.html

[8] Je ne peux m’empêcher de mettre des guillemets à « altermondialiste » car le mot est si faux. Il tente de couvrir une cause indéfendable et il invente à cette fin un mot qui ne veut rien dire

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Cet ouvrage fait le bilan sécuritaire du nucléaire français – et le tableau qu’il présente n’est pas reluisant. Depuis ses débuts, l’industrie nucléaire en France a connu toutes sortes d’incidents et d’accidents qui, dans plusieurs cas, ont frôlé à la catastrophe, mais qui ont, dans tous les cas, été étouffés avec maestria.