Jean-Guy Rens, Auteur

15 – René Berthollet et Otto Pfister

 

René Bertholet était un Suisse romand de Genève. Otto Pfister, lui, était allemand et originaire de Bavière. Mes rencontres avec ces deux hommes sont parmi les plus singulières que je fis dans ma vie.

Je n’ai gardé qu’un vague souvenir de mon premier contact avec René Bertholet. Il eut lieu en Allemagne, au printemps de l’année 1932. À l’époque, Bertholet se faisait appeler Pierre Robert. L’interdiction du port de l’uniforme venait d’être levée. Conséquence immédiate de cette abrogation, des centaines de milliers de nationaux-socialistes se pavanaient en public, affublés de chemises brunes. L’université de Francfort-sur-le-Main en était remplie.

Au lieu de se rassembler en un front unique pour écarter le péril national-socialiste, les partis démocratiques et les formations de gauche continuaient à se chamailler comme avant. Pire, ils n’hésitaient pas à faire étalage de leurs querelles et de leurs différends. Il n’était pas rare, en ces années, de voir des groupuscules de socialistes, de communistes et de chrétiens de gauche s’en prendre violemment les uns aux autres en public.

La seconde moitié de l’année 1932 connut une agitation publique permanente. C’est dans ce climat tendu que l’on vit subitement paraître, sans aucune publicité préalable, Die Funke,[1] un journal indépendant de quatre pages, lié à aucun parti mais de tendance socialiste.

Rédigé dans une prose élégante et passionnée, cet organe s’était fixé un seul objectif: appeler les démocrates allemands à s’unifier pour libérer l’Allemagne de la menace nazie et sauver la République. Vendu par de jeunes camelots, il remporta un grand succès, surtout dans les premières semaines de sa parution.

C’est dans ces circonstances que je rencontrai René Bertholet. C’est lui qui me fit connaître Die Funke. Longue silhouette arquée, front dégarni, sourire avenant, Bertholet avait l’accent traînant des Suisses romands. Il gagna immédiatement ma sympathie. Nous nous sommes vus sporadiquement jusqu’en août 1932, moment où je rentrai en Belgique au terme de l’année académique financée par ma bourse d’études.

Mais au cours de nos premières rencontres, Bertholet avait eu le temps de m’en dire plus sur les promoteurs de Die Funke. Il s’agissait d’un groupe de socialistes indépendants: certains appartenaient au Parti social-démocrate, d’autres au Parti socialiste des Travailleurs, d’autres enfin, comme Bertholet, n’étaient affiliés à aucun parti. Ce groupe s’était structuré en une organisation appelée « Internationale Sozialistische Kampfbund ».[2] Celle-ci trouvait son origine dans les écrits d’un philosophe néo-kantien du nom de Leonard Nelson. Ce dernier avait enseigné dans une petite université allemande, mais était mort depuis lors. Ses disciples, rassemblés sous la férule de Willi Eichler (qui allait jouer un rôle déterminant dans la réorientation du Parti social-démocrate après la guerre), fondaient leur socialisme, non pas sur le marxisme, mais sur la Critique de la raison pratique de Kant. Leur socialisme était fondé sur des considérations éthiques. Leur ambition n’était pas de créer un mouvement de masse, mais simplement des petits groupes d’adeptes qui, au sein du mouvement ouvrier, cherchaient à agir sur leurs camarades grâce à leur comportement militant exemplaire.

Ils étaient végétariens, ne fumaient pas, ne se mariaient pas et vivaient en petites communautés. Leur mode de vie ascétique leur permettait d’épargner de l’argent et de l’utiliser au profit du mouvement ouvrier. Ils se voulaient l’avant-garde du mouvement socialiste. Bien que 1′« Internationale Sozialistische Kampfbund » fût ouvert aux camarades des deux sexes, il ressemblait, à certains égards, à un ordre religieux.

Ce groupement était incontestablement élitiste dans sa composition et ses aspirations. Durant la guerre, en Angleterre, j’ai eu l’occasion de connaître de près un de ces groupes réunis autour de Willi Eichler. J’avais une grande admiration pour ces hommes et ces femmes qui vouaient leur vie entière au socialisme.

* * *

Après mon retour en Belgique en été 1932, j’ai perdu le contact avec Bertholet. Puis, tout à coup, il a refait surface à Paris, sous le pseudonyme de Pierre Robert, durant la grève générale de juin 1936. En tant que dirigeant syndical, j’avais la responsabilité des travailleurs saisonniers et des travailleurs frontaliers. C’est ainsi que je fus amené à aller à Paris lorsque la grève éclata. C’est là, au milieu d’une foule tumultueuse de travailleurs, que je vis apparaître la haute stature de René Bertholet.

En 1932, il vendait Die Funke. Cette fois, c’était des tracts qu’il distribuait aux grévistes. Il restait dans son élément ! Lorsque je le tirai par le bras, il fut à la fois surpris et heureux de me revoir.

Nous nous sommes donnés rendez-vous pour le dîner. Nous avons passé les quelques heures qui précédaient le départ de mon train à nous raconter notre vie depuis notre dernière rencontre à Francfort. Nous en avions des choses à évoquer : quatre années s’étaient écoulées depuis ce moment. Et quelles années !

Bertholet était resté en Allemagne sous le régime hitlérien. Son organisation était passée dans la clandestinité. Bertholet s’était chargé d’aménager des caches d’où ils avaient mené la résistance contre le régime de Hitler. Au début, cette résistance avait essentiellement consisté à rédiger, imprimer et diffuser des informations fiables sur les méfaits du nouveau régime, ainsi que des manifestes de protestation., Ils furent ainsi parmi les premiers à révéler l’existence des camps de concentration.

René Bertholet fut pris sur le fait : lors de son arrestation, sa serviette était remplie de textes anti-hitlériens. Les tribunaux du Troisième Reich ne traînaient pas. Il fut condamné à trois ans de prison ferme. À sa libération, il fut expulsé d’Allemagne. Juste à temps pour accourir à Paris pendant les grèves et se mettre au service du mouvement syndical français !

Après notre rencontre parisienne, nos contacts ont été plus ou moins réguliers. Bertholet venait assez souvent en Belgique. Il était toujours évasif quant aux raisons de ses voyages. En revanche, il témoignait un immense intérêt pour tout ce qui avait trait à notre mouvement ouvrier. Il me surprit plus d’une fois par la connaissance qu’il avait du mouvement syndical belge.

Il ne se faisait aucune illusion sur l’avenir qui nous attendait dans les mois ou les années à venir. Pour lui, il ne faisait aucun doute qu’Hitler chercherait à étendre sa domination sur toute l’Europe.

Les faits semblaient lui donner raison : la réoccupation de la Rhénanie, la mise sur pied d’une puissante force militaire, l’annexion de l’Autriche et, enfin, la Conférence de Munich étaient autant de jalons dans la progression de Hitler vers une Europe nationale-socialiste et vers le Troisième Reich tel qu’il le rêvait.

En envahissant la Pologne, Hitler commit cependant une grave erreur. Il s’aliéna l’Angleterre et la France et se retrouva du même coup engagé plus tôt que prévu dans une guerre de longue durée.

Un jour d’octobre ou de novembre 1939, René Bertholet vint me surprendre en plein travail, à mon bureau. J’étais fort occupé. La guerre entre les grandes puissances européennes avait eu des conséquences rapides et néfastes sur notre économie. Les prix grimpaient, nos exportations chutaient, le spectre du chômage réapparaissait. Les syndicats réclamaient du gouvernement un contrôle des prix effectif. Tout cela exigeait beaucoup de travail et de multiples tractations.

Les visites de Bertholet étaient rarement anodines. Bien que je l’eusse prévenu que je n’avais pas beaucoup de temps, nous nous sommes mis à bavarder. Bertholet me surprit par son étrange comportement. Il faisait sans cesse allusion à des faits que je ne soupçonnais pas le moins du monde. Lorsque finalement, je laissai paraître mon impatience, il fit une réflexion bizarre. Il me dit, à peu près en ces termes : « Tu es devenu beaucoup trop important pour vouloir encore collaborer avec nous. » Ces mots m’irritèrent. Je répliquai: « Tu en as dit trop ou trop peu. Si tu as quelque chose à m’annoncer, fais-le tout de suite ».

Après un bref moment d’hésitation et après m’avoir fait promettre de garder le secret, il s’est mis à parler : « La plupart des membres de 1′« Internationale Sozialistische Kampfbund » sont restés en Allemagne, mais un certain nombre d’autres ont émigré en Angleterre et en France. Tout cela a été décidé d’un commun accord. Les membres restés en Allemagne poursuivent leur propagande et leur action clandestines contre le régime. Moi, dit Bertholet, je me suis installé à Paris, tout comme Willi Eichler et d’autres membres de l’Organisation.

» Peu de temps après l’entrée en guerre de la France et de l’Angleterre, nous nous sommes penchés sur la ligne de conduite à adopter dans la nouvelle situation. À l’unanimité, nous avons décidé d’offrir nos services aux autorités françaises. Après avoir étudié différentes possibilités, nous en sommes venus à conclure un accord de collaboration avec le 5e Bureau de l’armée française.

» En échange de passeports français établis à des noms d’emprunt pour certains d’entre nous et d’un attirail de bombes, nous nous sommes engagés à former de petits noyaux de militants antinazis décidés et convaincus dans tous les pays dits neutres situés autour de l’Allemagne. Certains de ces noyaux sont déjà en action au Danemark, en Hollande, au Luxembourg, en Suisse et en Yougoslavie. Il n’y a qu’en Belgique que nous ne sommes pas encore parvenus à en créer. Je me demande, dit alors Bertholet, si tu n’es pas l’homme qu’il nous faut pour prendre la responsabilité d’un tel groupe.

» Les activités de ces groupuscules doivent, bien sûr, rester secrètes, puisqu’elles sont incompatibles avec les lois et les règles démocratiques en vigueur dans ces pays neutres. Les groupes de notre réseau, dont font toujours partie des cheminots et des ouvriers portuaires, et si possible des douaniers, ont pour tâche de poser des bombes à retardement dans les trains et les navires intérieurs qui transportent du matériel à l’usage de la production de guerre allemande. »

À ma grande surprise, Bertholet m’énuméra un certain nombre de dirigeants syndicaux qui participaient déjà à ces actions. Au Danemark, la direction en était assurée par Jensen. En Hollande, par Edo Fimmen. Au Luxembourg, par Clément. Le chef du réseau suisse n’était autre que le Dr Hans Oprecht. En Yougoslavie, l’action était menée par un dirigeant syndical dont j’ai oublié le nom, mais qui était retourné clandestinement dans son pays après un exil à l’étranger.

Bertholet précisa que les bombes fournies par l’armée française étaient pourvues d’un mécanisme qui permettait de régler l’explosion jusqu’à une semaine après leur placement.

Je dois reconnaître que la proposition de Bertholet m’a d’abord effrayé. D’une part, j’étais en pleines tractations avec le patronat et le gouvernement. D’autre part, je m’imaginais mal en poseur de bombes, tout au moins à première vue ! Mais à la réflexion, je dus reconnaître que le national-socialisme représentait, pour tous les démocrates, un ennemi qu’il fallait combattre par tous les moyens. Je demandai un délai de 24 heures à Bertholet. Je souhaitais en effet demander l’avis de Joseph Bondas qui était à l’époque le secrétaire général de la CGTB.

Le lendemain matin, j’informai Bondas et lui demandai conseil. Sa réponse tint en quelques mots : « Si tu penses avoir le courage d’assumer cette tâche, accepte-la. Tu as mon accord. Mais tu ne pourras agir que sous ta propre responsabilité et non en tant que secrétaire général adjoint de notre organisation. »

La réaction de Bondas me poussa à accepter la proposition de Bertholet. Inutile de dire que mon ami genevois fut enchanté de ma réponse. Il m’exhorta à me mettre immédiatement au travail et à recruter une petite équipe de collaborateurs. J’avais décidé de ne rien dire à mon épouse et de ne jamais cacher d’explosifs dans ma maison.

Bertholet m’annonça l’arrivée, moins d’un mois plus tard, d’un camarade, un certain Otto, qui me livrerait les bombes. Mon premier souci fut de trouver un endroit où les entreposer. La Centrale des Métallurgistes venait de m’offrir un grand bureau en acier pour deux personnes, comportant quatre rangées de tiroirs. Je décidai de le vider de tous les dossiers et papiers qu’il contenait pour faire place nette pour les bombes en question. En attendant la visite d’Otto, je me suis mis en quête de collaborateurs. À Liège, je reçus l’appui de Clajot, un syndicaliste aussi discret que décidé. À son tour, il rassembla quelques jeunes camarades. À Verviers, je recrutai deux syndicalistes allemands en exil, prêts à me soutenir dans ma future tâche. Le père et le fils Haas jouèrent, pour leur part, un rôle également très actif dans cette aventure jusqu’à la veille de l’invasion de la Belgique.

Après le départ de Bertholet, des semaines s’écoulèrent avant que je ne reçusse des nouvelles de 1′« Internationale Sozialistische Kamptbund ». Je finissais par croire que toute cette affaire se terminerait en queue de poisson, lorsqu’un beau matin, notre secrétaire Mariette m’annonça que « le citoyen Otto »[3] se trouvait dans la salle d’attente. Je le fis immédiatement entrer. Un vrai colosse ! Je lui arrivais à peine aux épaules. Au bout de ses bras… deux grandes valises… visiblement très lourdes.

Otto commença par écouter attentivement le récit que je lui fis de ma conversation avec René Bertholet, puis sans grand détour, ouvrit un de ses bagages. Celui-ci était bourré des bombes annoncées, rangées avec soin les unes à côté des autres, chacune composée de trois parties distinctes et… flambant neuves. Sans attendre, Otto m’expliqua comment assembler les éléments de ces machines infernales, puis comment actionner le mécanisme de retardement. Il prit soin d’ajouter que nous n’avions rien à craindre tant que l’horloge et la charge explosive restaient séparées. J’étais rassuré !

Pour ma gouverne, je lui ai alors demandé quelle était la puissance de destruction du contenu des deux valises. Là-dessus, Otto jeta un coup d’œil par la fenêtre et me répondit froidement :« Il y en a assez pour faire voler en l’air tout ce quartier, y compris la Maison du Peuple et l’église de la Chapelle. » Un frisson me parcourut l’échine. Mais sans autre forme de procès, Otto prit congé et me laissa avec « mes » bombes. Les tiroirs de mon bureau en étaient pleins. Désormais, c’est sur un véritable petit arsenal que j’avais à traiter mes affaires syndicales !

Quelques jours plus tard, chargé de deux valises d’explosifs, je faisais le trajet en train vers Liège, où j’avais rendez-vous avec Clajot. Ce genre de voyages allaient se reproduire de façon régulière dans les mois suivants. Au départ de l’un de ces trajets, je rencontrai, dans la gare de Bruxelles, Greiner, Monsieur Greiner, l’administrateur général de Cockerill. Je l’avais personnellement connu lors de la Conférence Nationale du Travail de 1936. Il y représentait le Comité Central Industriel. Greiner m’invita à l’accompagner dans son wagon de première classe. Je payai un supplément sur mon abonnement de deuxième classe. Cela me donna l’occasion de discuter des difficultés économiques que nous connaissions alors et d’apprendre l’une ou l’autre information intéressante pour notre action syndicale. Tandis que nous devisions ainsi, je m’appuyais de mes deux bras sur mes petites valises que j’avais placées à mes côtés. En face de moi, Greiner ne pouvait évidemment se douter que ce que je transportais dans ces bagages était peut-être destiné à détruire certains des produits de sa société. Au cas, par exemple, où elle aurait exporté vers l’Allemagne des tôles d’acier qui auraient pu servir à la fabrication de chars blindés.

Aidés de plusieurs douaniers bienveillants, mes camarades liégeois et verviétois accomplirent un travail considérable tout au long de ces mois. De nombreux trains transportant du matériel susceptible de servir à la production de guerre en Allemagne furent chargés d’explosifs. Quant au père Haas, bien que recherché par la Gestapo, il poussa la hardiesse jusqu’à passer plus d’une fois la frontière pour contrôler si les explosions programmées s’étaient bien produites.

Après avoir hésité un certain temps, je me résolus à mettre mon collègue Louis Major dans le secret. Sa connaissance approfondie du port d’Anvers et des voies d’eau intérieures pouvait être utile a notre action. Quand je lui proposai d’y prendre part, il accepta immédiatement.

* * *

Les 5 et 6 mai 1940, la rue de la Loi était en proie à une agitation fébrile. Les informations, surtout en provenance de La Haye, signalaient une invasion allemande imminente. Le 7, les Affaires étrangères avaient le sentiment que ces avertissements n’étaient pas fondés. C’est dans ce climat d’incertitude que je décidai de m’embarquer le lendemain, c’est-à-dire le jeudi 9 mai, pour Saint-Vith via Liège. Nous fixâmes par téléphone un rendez-vous à Otto qui était à ce moment à l’œuvre au Luxembourg avec Clément. La rencontre devait avoir lieu à la gare des Guillemins de Liège. Nous devions également y entrer en contact avec Clajot et le père Haas. Mais Otto avertit Clajot qu’il n’en avait pas terminé au Luxembourg. C’est donc à quatre que nous quittâmes Liège aux premières heures de la matinée : le père Haas, Clajot, Major et moi-même. À Saint-Vith, nous étions attendus par le camarade Simon, un cheminot qui était également échevin de cette commune. Il déchargea plusieurs wagons de gros pneus qui, manifestement, étaient destinés à des blindés. Nous posâmes alors nos charges explosives, puis, après avoir rechargé les wagons le plus professionnellement possible, nous allâmes boire un verre dans un café proche de la frontière. Nous en profitâmes pour interroger le camarade Simon sur la façon dont il voyait la situation de l’autre côté de la frontière. Ses observations confirmèrent ce que j’avais entendu à Bruxelles. « Il y a quelques jours, raconta Simon, je pensais que l’attaque allemande était imminente. Le grondement des moteurs n’a pas cessé pendant trois jours et trois nuits. Puis, mardi, le calme est revenu. » Toutefois, Simon ne se fiait pas beaucoup à ce calme apparent, car son vélo, chargé d’un sac de voyage contenant son nécessaire de toilette, était prêt en permanence pour le départ. Il avait conclu un arrangement avec le bureau de douane pour qu’il lui téléphone à la moindre menace.

Il habitait à 800 mètres de la frontière et pensait que s’il était averti à temps, il parviendrait à atteindre Malmédy ou Stavelot avant les Allemands et, de là, à nous rejoindre à Bruxelles. Son plan fonctionna parfaitement. Le 10 mai, lorsque Major et moi-même sommes arrivés à notre bureau bruxellois, Simon et les Haas, père et fils, nous y attendaient déjà, pour recevoir nos instructions.

On sait ce qui est advenu dans les jours suivants de mai et de juin : le souvenir de ces événements est gravé à jamais dans la mémoire des hommes et des femmes de ma génération. Quant aux plus jeunes et aux générations futures, les historiens leur ont déjà relaté ces journées sinistres et continueront à le faire dans l’avenir, avec la précision qui est celle de leur discipline.

Mon propos n’est pas ici de reprendre le fil des événements qui ont agité notre histoire en cet été de malheur, mais uniquement d’évoquer mes rencontres avec ces deux hommes d’exception que furent René Bertholet et Otto Pfister. Même si, à l’époque, en ces moments de troubles, mes pensées n’allaient pas, je dois le reconnaître, à ces deux amis.

* * *

Après avoir, dans les mois qui ont suivi, connu une errance quelque peu aventureuse à travers la France et l’Espagne, j’ai abouti, en septembre, à Lisbonne. De commun accord avec mes compatriotes, je reçus pour mission de me rendre à Washington. Je devais tenter d’obtenir du gouvernement américain une intervention auprès du gouvernement espagnol en faveur d’Hubert Pierlot et de Paul-Henri Spaak. Nos deux ministres étaient en effet toujours maintenus à Barcelone sous étroite surveillance politique.

La décision concernant ma mission tomba peu de temps avant le départ d’un navire grec, le « Nea Hellas », pour New York. Ce bateau était évidemment bondé d’hommes et de femmes fuyant l’avance nazie. Parmi eux, Monseigneur de Moor, un prêtre belge qui était à la fois curé et évêque romain in partibus. Il occupait à titre exceptionnel une cabine pour deux personnes qui lui avait été accordée pour lui permettre d’y célébrer la messe. Notre délégation lui demanda de partager sa cabine avec moi, et c’est ainsi que je fis le voyage Lisbonne-New York dans une « cabine-chapelle ».

Outre Monseigneur de Moor, je rencontrai de nombreux Belges sur le « Nea Hellas ». Parmi d’autres dont je n’ai pas retenu les noms, il y avait le Professeur Grégoire de l’ULB et sa famille. Il y avait aussi René Hislaire, accompagné de sa femme et de ses quatre enfants. Directeur de l’Indépendance belge et catholique fervent, Hislaire avait assisté à plusieurs congrès du parti national-socialiste à Nuremberg, ainsi qu’aux Jeux Olympiques de Berlin. Ces manifestations lui avaient inspiré une aversion profonde pour le nazisme et l’avaient convaincu que jamais, ses enfants ne fréquenteraient une école dans un pays occupé par des nazis. Il fut suivi en cela par son neveu Charles van Esch, un industriel anversois qui avait également embarqué avec son épouse et ses quatre enfants.

Cette colonie belge avait l’habitude de se retrouver sur le pont après les repas et de se réunir autour de Monseigneur de Moor et du Professeur Grégoire pour commenter, dans de grandes discussions, les événements de la guerre dont l’écho nous parvenait par la radio. J’ai souvent assisté à ces débats improvisés qui étaient toujours passionnés.

À cette occasion, j’avais remarqué une jeune et jolie femme qui venait souvent s’asseoir parmi nous et paraissait prendre un grand intérêt à nos échanges. Il me semblait que ses regards étaient particulièrement dirigés vers moi, ce qui, étant donné sa beauté, n’était pas pour me déplaire !

Après quelques jours, cette dame se leva, se dirigea vers moi et, dans un français impeccable, me demanda si nous étions belges. Je confirmai aussitôt son intuition et lui demandai comment elle l’avait deviné. Quelque peu embarrassée, elle mentionna notre accent, puis, me regardant droit dans les yeux, me dit : « N’êtes-vous pas Jef Rens ? ». J’étais stupéfait car j’avais la certitude de n’avoir jamais rencontré cette femme avant ce voyage.

Naturellement, je m’empressai de savoir comment elle connaissait mon nom. À quoi elle me répondit qu’elle était la femme d’Otto ! Elle s’appelait Eva. Son mari lui avait beaucoup parlé de moi, ce qui m’étonna. À Montauban, elle avait appris par des syndicalistes belges que j’étais parti pour l’Angleterre via le Portugal. Quand elle m’avait aperçu sur le pont parmi les passagers belges, elle avait trouvé que je correspondais exactement à l’image que son mari lui avait donnée de moi. Elle s’était alors demandée si j’avais changé d’avis et si, au lieu de rejoindre Londres, j’avais décidé de me rendre en Amérique. Et c’est ainsi qu’elle avait pris l’initiative de m’interpeller.

Il me fallut quelques instants avant de me remettre de mon étonnement. Puis, je me rappelai mon rendez-vous manqué avec Otto. Savait-elle où se trouvait son mari? Elle me montra alors une carte postale, signée Raymond. Cette carte avait été envoyée d’un « Oflag » (camps de prisonniers pour officiers) de Silésie. Que signifiait-elle ? Elle avait été expédiée à l’adresse parisienne des Pfister, mais au nom de Raymond Pelletier. C’était le nom mentionné sur le passeport français que le Bureau avait fourni à Otto.

Madame Pfister ne savait rien du rendez-vous que je devais avoir avec Otto le 9 mai à Liège et que celui-ci avait décommandé à la dernière minute. Ainsi apprit-elle qu’Otto avait séjourné au Luxembourg le 9 mai et sans doute les jours suivants. Comment, après cela, avait-il échoué en Silésie restait un mystère, tant pour moi que pour elle. Toutes nos hypothèses ne nous menèrent pas loin. Mais cette conversation me permit de découvrir en Eva une femme intelligente, une camarade de confiance qui avait la conviction absolue que son mari se sortirait de ses difficultés. La situation dans laquelle se trouvait Otto demeura pour nous une énigme qui nous préoccupa et dont nous ne cessâmes de parler durant tout le reste du voyage.

À l’arrivée à New York, notre groupe se dispersa. Je poursuivis immédiatement mon voyage vers Washington. Là, j’appris qu’Eva avait pris une part active dans un comité de soutien aux réfugiés placé sous la présidence de Mme Roosevelt. Je ne l’ai plus revue au cours des quelques semaines que j’ai passées aux États-Unis. Je pensais même que mon départ mettrait un terme définitif aux relations d’amitié que j’avais pu nouer tant avec Otto qu’avec Eva. Mais les événements allaient en décider autrement. Tout autrement !

* * *

Un an plus tard, à la fin du mois de septembre 1941, je me rendis à nouveau aux États-Unis. Cette fois, en tant que délégué des travailleurs à la Conférence Internationale du Travail qui devait avoir lieu à la Columbia University de New York.

Je fis le voyage à bord d’un « clipper », un grand hydravion, en compagnie de Paul-Henri Spaak et du ministre luxembourgeois du Travail Pierre Krier, qui représentaient leurs gouvernements respectifs à la Conférence. Mon troisième compagnon de voyage était Walter Schevenels, qui était à la fois le secrétaire de la Confédération Internationale des Syndicats et celui de la délégation des travailleurs au Bureau International du Travail. Bien que grands et confortables, les clippers n’avaient qu’une capacité réduite. La plus grande partie de l’année, ces avions ne pouvaient transporter par-delà l’Atlantique, dans le sens est-ouest, que dix-sept passagers, outre les cinq ou six membres de l’équipage. Traverser l’océan en avion était à l’époque encore assez exceptionnel. Les voyageurs qui arrivaient par clipper à New York voyaient leur nom et leur nationalité mentionnée dans le New York Times. Le journal signalait même l’hôtel ou l’endroit de New York où ils étaient descendus. Si je relate ces détails, c’est parce qu’à peine installé dans la chambre de mon hôtel, j’eus la grande surprise de recevoir un coup de téléphone. Qui cela pouvait-il être ? Au bout du fil, j’entendis une voix prononcer ces deux mots : « here Otto ». Ce nom ne me disant rien à ce moment précis, dans cette ville de New York, je répliquai: « Qui dites-vous? ». La réponse, subite, inattendue, me laissa un moment sans voix: « Otto Pfister ». Je parvins quand même à bredouiller, incrédule : « Otto Pfister !… Mais où es-tu? ». « Ici, à New York, à Brooklyn. »

Je demandai à le rencontrer. La communication téléphonique n’aurait pas suffi à satisfaire ma curiosité. « Es-tu libre ce soir? Peux-tu dîner avec moi? Eva est-elle avec toi? ». Oui, Otto était libre et avait retrouvé Eva. Je le pressai de prendre un taxi et de venir me rejoindre immédiatement.

J’avais à peine fini de prendre une douche et de déballer mes valises quand retentit le coup de téléphone du portier m’annonçant Monsieur et Madame Pfister. Je les invitai à monter. Un instant plus tard, ils étaient devant ma porte. Otto et moi tombâmes spontanément dans les bras l’un de l’autre. C’était la première fois que cela nous arrivait, mais nous étions tout à la joie de nous revoir de façon si inopinée.

« Mais comment as-tu fait pour passer de Silésie à New York en pleine guerre? » Cette question brûlait mes lèvres. La réponse d’Otto fit l’objet d’un long récit que je reprends ici tel que me le fit Otto, d’abord à l’hôtel St Régis, ensuite dans un des multiples restaurants de la 45e et de la 46e Avenues.

Otto commença par m’expliquer pourquoi il n’avait pu se rendre à notre rendez-vous liégeois du 9 mai 40. Le « travail » qu’il avait eu à accomplir au Luxembourg avec Clément lui avait pris plus de temps que prévu et l’avait retenu toute la soirée du 8 mai ainsi que toute la journée du 9. Otto ne devait pas me rappeler combien ce genre de travail était nerveusement épuisant. Le soir du 9 mai, sa mission terminée, Otto regagna son hôtel et se coucha immédiatement après avoir pris un copieux repas. Il s’endormit sur-le-champ. Otto était un grand dormeur. Il se leva donc assez tard. Quand il descendit, il découvrit l’hôtelière et ses deux filles manifestement bouleversées et les yeux rougis par les larmes. Bien que naturellement timide, Otto se hasarda à demander ce qui n’allait pas. « Mais Monsieur Pelletier », demandèrent ces femmes étonnées, « ne savez-vous donc pas que les Allemands ont envahi le Luxembourg cette nuit? » Tout en parlant, l’hôtelière avait ouvert la porte. La rue grouillait de soldats allemands et résonnait du bruit de véhicules.

« J’étais effrayé, mais j’ai gardé mon calme », a poursuivi Otto. Il chercha alors à contacter chez eux plusieurs camarades. Mais tout le monde avait disparu ! À la première menace, ils avaient tous fui en France, en pleine nuit. Il trouva cependant le vieux père d’un de ses camarades qui avait refusé de quitter sa maison. Otto lui demanda s’il connaissait un chemin qui lui eût permis de rejoindre la Belgique ou la France. Le vieil homme lui conseilla un chemin forestier qui menait en France mais il doutait qu’il fût encore sûr. Il le conduisit cependant chez un de ses amis, un chauffeur de taxi qui lui avait jadis assuré qu’il ne quitterait jamais le Luxembourg, quoi qu’il pût arriver.

Ils le trouvèrent en effet chez lui. Le chauffeur doutait, lui aussi, qu’on pût encore trouver un chemin libre, mais il était assez fou, dit-il, pour tenter de faire passer la frontière française à Otto, par Dudelange. « Il n’a pas fallu attendre longtemps, continua Otto, avant que nous retrouvions au milieu d’une unité allemande motorisée qui suivait la même route. La police militaire nous remarqua vite, nous arrêta et nous reconduisit à Luxembourg. Le chauffeur fut renvoyé chez lui. Quant à moi, comme j’étais officiellement français, j’eus à subir un interrogatoire. Deux officiers assez âgés me posèrent toutes sortes de questions, dont certaines complètement absurdes. »

« Bien sûr, ce qui les intéressait surtout, c’était de savoir ce que je faisais au Luxembourg, à ce moment précis. » Naturellement, Otto ne pouvait leur donner les motifs exacts de sa présence. Aussi imagina-t-il un subterfuge qui, quand il me le raconta, provoqua à la fois mon hilarité et mon admiration. Au feu de leurs questions, Otto ne répondit qu’évasivement. Cet échange à bout portant dura, selon lui, plus d’une heure. Quand il eut le sentiment d’être à court d’arguments, Otto affirma qu’il avait une maîtresse au Luxembourg, mais qu’elle était mariée. Son mari était souvent en voyages d’affaires. Chaque fois que ce dernier était absent pour quelque temps, Otto venait voir son amante. Son récit eut pour effet d’intéresser et d’amuser ses interrogateurs. Il correspondait parfaitement à l’image que ces bourgeois allemands se faisaient du Français ! « Le pays est envahi, et toi, tu es au lit avec ta maîtresse », grommelèrent les deux Allemands avec une lueur de concupiscence dans les yeux. Mais lorsqu’ils cherchèrent à connaître le nom de la dame, Otto se montra inébranlable. Il était un homme d’honneur, il refusait de faire le moindre tort à son amie. Ils lui promirent de garder le secret, mais Otto persista dans son refus : « Vous pouvez me jeter en prison ou me tuer, mais son nom ne sortira jamais de ma bouche. »

Cet interrogatoire eut lieu dans une atmosphère tendue. L’armée allemande était en pleine progression. Les militaires qui questionnaient Otto devaient, eux aussi, poursuivre leur route. Après avoir discuté un bref moment avec un supérieur dans une pièce voisine, ils le conduisirent dans une salle de classe où était déjà détenu un groupe d’officiers français. Il y avait aussi deux civils, également français, qui avaient été surpris dans des circonstances semblables à celles de sa propre arrestation.

Quelques jours plus tard, d’autres officiers français vinrent grossir leur groupe. Puis, après des journées d’attente, tous furent emmenés à pied à Trèves, sous étroite surveillance. De là, ils traversèrent l’Allemagne, toujours à pied, par Wiesbaden, Francfort et de multiples autres villes et villages dont Otto ne se rappelait même plus les noms. Ils dépassèrent Berlin. Ils marchèrent ainsi des centaines de kilomètres avant d’atteindre un endroit, au cœur de l’Allemagne, où ils furent embarqués dans un train qui les conduisit jusqu’à un « Oflag ». Tout le long de cet interminable voyage, Otto se sentit mal à l’aise parmi les prisonniers, pour la plupart militaires. Il parlait très bien le français, toutefois avec un accent difficilement identifiable. Quand ses compagnons de captivité l’interrogèrent à ce propos, il déclara que sa mère était issue d’une famille originaire d’Italie et qu’elle lui avait parlé italien dans son enfance. A la suite de quoi, on le confronta à des officiers qui habitaient Nice et la Corse et qui connaissaient l’italien. Ces officiers confirmèrent qu’Otto parlait parfaitement l’italien mais également avec un accent. Otto expliqua alors qu’après son enfance, le français était devenu sa langue courante.

Ces explications ne mirent pas fin à ses problèmes. Quand Pétain arriva au pouvoir, les deux prisonniers civils du groupe se révélèrent subitement de chauds partisans du nouveau chef d’État. Ils ne cessèrent de harceler le commandant du camp pour qu’il les relâchât, en prétextant que s’ils reprenaient leur travail, ils pourraient jouer un rôle actif dans l’édification de l’Ordre Nouveau.

Otto ne réagit pas. Il craignait en effet qu’après la chute de Paris, la Gestapo n’épluchât son dossier.

Après la libération des deux « pétainistes », Otto demeura le seul civil dans tout le camp d’officiers. Cela dura deux mois, durant lesquels il se fit aussi petit que possible.

Un matin, il fut appelé chez le commandant du camp qui l’exhorta à rédiger une demande écrite de libération. Otto ne pouvait naturellement se soustraire à cette proposition, mais il avait le sentiment, nous dit-il, qu’en adressant cette lettre aux autorités du camp, il signait son arrêt de mort. Pendant plusieurs jours, il vécut ainsi dans l’angoisse, en attendant que le malheur arrivât. Jusqu’au moment où le caporal responsable de son baraquement l’appela pour lui dire, en allemand: « Monsieur Pelletier, ce soir, vous préparerez vos affaires, car vous serez libéré demain matin ». Otto, dont personne ne soupçonnait qu’il parlât allemand, répondit « gut ».

« À l’instant même où je prononçais ce mot, je réalisais ma faute », dit Otto en ajoutant: « mon cœur faillit s’arrêter de battre ! ». Mais l’Allemand trouva la réaction d’Otto toute naturelle, et celui-ci se retrouva donc le lendemain matin dans un train en partance pour Paris, sous l’escorte de deux sous-officiers qui devaient rejoindre leur poste dans la capitale française.

Avant de quitter le camp, Otto avait dû passer chez le commandant pour prendre son billet de train et son « Passierschein ».[4] Le commandant s’excusa presque pour son arrestation et lui remit cinq cents marks en lui disant : « Un cadeau du Führer pour vous dédommager de votre arrestation injustifiée ! ».

À Hanovre, ses deux gardiens déclarèrent à Otto qu’ils avaient 24 heures de permission et qu’ils allaient rendre visite à leur femme et leurs enfants. Ils supposaient qu’Otto avait, lui aussi, à cœur de revoir rapidement sa femme à Paris, aussi le laissèrent-ils poursuivre le voyage tout seul, sous la promesse de ne jamais descendre en cours de route. Et c’est ainsi qu’Otto, l’activiste allemand anti-nazi, voyagea seul en train entre Hanovre et Paris, en pleine guerre, muni d’un laissez-passer parfaitement en règle, d’un billet gratuit et de 500 marks en espèces comme cadeau de Hitler.

À Paris, il eut la prudence de ne pas se rendre à son appartement mais chez un ancien ami qui tenait une petite librairie et qu’il était sûr de trouver à la maison. Là, il apprit qu’Eva se trouvait à Montauban. Grâce à ses relations, il lui fut facile de passer la ligne de démarcation et de rejoindre la France libre. Arrivé à Montauban, des camarades français l’informèrent qu’Eva était partie pour New York. Ils lui donnèrent même son adresse. Otto lui télégraphia, ce qui, en décembre 1940, était encore possible dans la France de Pétain.

La réponse d’Eva ne se fit pas attendre. Par l’intercession de Mme Roosevelt, elle obtint un visa de réfugié pour son mari qui lui serait délivré à Lisbonne.

Il décida alors de gagner le Portugal, ce qu’il parvint à faire sans encombre via l’Espagne. À l’Ambassade américaine de Lisbonne, un « titre de protection » pourvu d’un visa l’attendait…

« Et c’est ainsi que me voici ! », termina Otto en concluant le récit de son incroyable odyssée.

Otto avait un art consommé de raconter les épreuves et les angoisses qu’il avait traversées comme les péripéties d’une aventure ordinaire. Son récit avait d’autant plus de relief.

Sur ces entrefaites, le temps avait passé et c’est au petit matin que nous nous quittâmes, en nous promettant de nous revoir très bientôt et très souvent.

Lorsque nous nous revîmes, Otto me donna des nouvelles de Willi Eichler : il s’était installé à Londres, au « Wellwyn Garden City », avec un groupe de 1′« Internationale Sozialistische Kampfbund ».

Quant à René Bertholet, il parcourait l’Europe muni de faux passeports. Il récoltait le maximum d’informations de tout genre, tant en Allemagne que dans les pays occupés. Je le recommandai au général Donovan qui dirigeait 1′« Office of Strategic Services » (OSS). Bertholet en devint un des meilleurs agents, et cela, toujours bénévolement. Quand la démocratie et le socialisme étaient en jeu, Bertholet n’hésitait jamais à risquer sa vie.

… Mais très vite le devoir reprit ses droits et mon esprit fut accaparé par les travaux de la Conférence Internationale du Travail. Dès la clôture de la Conférence, je rentrai à Londres.

* * *

En novembre 1943, j’accompagnai Spaak et Gutt à Atlantic City, où devait se tenir la première Conférence de l’ « United Nations Relief and Rehabilitation Administration » (UNRRA).

Ce voyage aux États-Unis me permit de rencontrer à nouveau Otto. Il avait trouvé un emploi dans une fabrique d’armes. Il songeait cependant à s’engager comme volontaire de guerre. C’est en tout cas ce qu’il m’affirma. Mais je ne pouvais me douter que c’était déjà chose faite…

* * *

Le mois de mai 1944 me vit une nouvelle fois retourner aux États-Unis, à nouveau comme délégué des travailleurs belges à la Conférence Internationale du Travail, qui, à cette occasion, avait lieu à Philadelphie. J’y siégeais parmi les autres représentants belges, à savoir Paul van Zeeland, Arthur Wauters et Joassart.

À vrai dire, le banc de la délégation belge était rarement occupé au complet. Certains délégués participaient à des réunions de commissions, d’autres à des discussions de groupes. Un matin, j’étais en train d’écrire à ma place, lorsque je sentis une présence à mes côtés. Je regardai qui cela pouvait être, et qui vis-je ? Otto Pfister ! En uniforme de l’armée américaine ! Cet homme ne cesserait-il donc jamais de m’étonner ?

Otto avait appris que je participais à la Conférence de Philadelphie et voulait me faire ses adieux avant son départ imminent pour l’Europe. Conformément à ce qu’il m’avait dit, il s’était engagé comme volontaire et avait suivi un entraînement de parachutiste. L’intention de ses supérieurs était de le parachuter en Allemagne, derrière les lignes ennemies, une fois qu’après le débarquement, les Alliés se seraient rapprochés du Rhin. Il ne me restait plus qu’à lui souhaiter « good luck ».

Notre rencontre suivante se produisit à Anvers, en mai ou juin 1945. La « Wehrmacht », ou du moins ce qui en restait, avait capitulé. Otto s’était acquitté de sa mission et était un des premiers à pouvoir rentrer chez lui. Il avait entendu que j’étais de passage à Anvers, où il devait s’embarquer pour les États-Unis. Avant de partir, il vint me rendre visite chez mes parents. Il avait obtenu leur adresse par l’intermédiaire du Syndicat des travailleurs du Transport. Otto ne voulut pas s’étendre sur ses dernières aventures. Il se contenta de me dire qu’il avait effectivement été parachuté dans son pays natal et qu’il y avait accompli, à la satisfaction de ses supérieurs, la mission qui lui avait été impartie, ce qui lui avait valu le grade de sergent. Notre conversation ne fut pas longue. Ce fut la dernière fois que je revis Otto.

J’appris par la suite, par des amis communs, qu’il s’était installé à Santa Monica en Californie avec sa femme et ses trois fils, dont des jumeaux. Il avait réussi à se faire engager dans une usine aéronautique. Quelle vie !

* * *

Mais qu’était devenu René Bertholet ? Des années se passèrent avant que je ne le revisse. Puis, fidèle à son habitude, il surgit un jour dans mon bureau de Genève. Il était en Suisse pour prendre part à des discussions avec la direction du Comité International des Migrations Européennes. Il avait pris à cœur le problème des Sudètes qui, après leur expulsion de Tchécoslovaquie, se trouvaient pour la plupart en Allemagne occidentale. Un certain nombre d’entre eux s’étaient installés définitivement en République Fédérale, mais l’importance numérique de leur population (plusieurs millions) empêchait de leur procurer, à tous, du travail. Aussi, le gouvernement de la République Fédérale Allemande avait-il décidé d’organiser l’émigration de groupes de Sudètes.

Le Comité genevois prit une part active dans l’expatriation de ces Sudètes vers les pays d’outre-mer, principalement vers l’Amérique.

René Bertholet fut une des chevilles ouvrières de cette vaste organisation. Il s’y consacra corps et âme, toujours prêt, à son habitude, quand la liberté et la vie d’hommes et de femmes étaient menacées. Les Sudètes lui doivent notamment d’avoir pu trouver un terrain d’émigration au Brésil.

Après des années de va-et-vient entre le Brésil et l’Allemagne, Bertholet conçut l’idée de créer un vaste projet de développement dans le Nord-Est du Brésil. Son objectif était double : procurer un travail rentable à un certain nombre de Sudètes et en faire indirectement profiter une des régions et des populations les plus pauvres du Brésil.

Grâce à des démarches entreprises par Bertholet, le projet « Pindorama », comme il s’appelait, bénéficia de l’aide financière de la Confédération des Syndicats allemands.

Bertholet atteignit son objectif: une collaboration fructueuse s’instaura entre les Sudètes et les indigènes brésiliens.

Sa mort prématurée, au milieu de ces gens qui le vénéraient, ne lui aura pas permis d’étendre le projet « Pindorama » à toute l’Amazonie. Il n’en reste pas moins que Bertholet se sera révélé là comme un organisateur exemplaire qui, dans le cadre de la coopération au développement, aura contribué à améliorer de façon notable la vie de nombreuses personnes. Je sais que son image est restée vivante dans leur cœur. J’ai connu peu d’hommes qui se soient, autant que lui, identifiés aux déshérités et qui se soient battus avec autant de dévouement et d’enthousiasme pour leur salut. Je considère comme un honneur d’avoir pu rencontrer sur ma route un homme d’une telle envergure.

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[1] N.d.T.: «L’étincelle».

[2] N.d.T.: « Ligue internationale socialiste de combat».

[3] N.d.T.: en français dans le texte.

[4] N.d.T. : laissez-passer.

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