Humeur 13 – Quand Florence Gauthier manie l’insulte raciale… (21 décembre 2013)

Dans « L’aristocratie de l’épiderme » Florence Gauthier retrace le combat de la Société des Citoyens de Couleurs pour l’abolition de l’esclavage et se concentre sur l’opposition entre Julien Raymond, chef de fils des métis en France, et Moreau de Saint-Méry, théoricien des esclavagistes des Antilles. Comme il se doit, Julien Raymond est présenté comme un héros sans reproche et Médric de Saint-Méry comme un penseur dévoyé.

Dans « L’aristocratie de l’épiderme » Florence Gauthier retrace le combat de la Société des Citoyens de Couleurs pour l’abolition de l’esclavage et se concentre sur l’opposition entre Julien Raymond, chef de fils des métis en France, et Moreau de Saint-Méry, théoricien des esclavagistes des Antilles. Comme il se doit, Julien Raymond est présenté comme un héros sans reproche et Médric de Saint-Méry comme un penseur dévoyé. C’est d’ailleurs à ce propos que madame Gauthier fournit involontairement la démonstration la plus éclatante de la survivance du racisme jusque dans le discours historique contemporain – en particulier dans le sien.

Le déterminisme biologique de Mme Gauthier

Madame Gauthier explique les idées de Moreau de Saint-Méry par la race supposée de l’un ou l’autre de ses ancêtres, ce qui relève du déterminisme biologique le plus pur. Pour être SS, il ne fallait pas seulement être nazi, il fallait faire la preuve que sa famille était aryenne depuis 1800… Combien de noirs dans votre famille, citoyen Moreau de Saint-Méry? demande madame Gauthier, comme si cela pouvait expliquer la genèse des idées de cet auteur. Dans sa fantasmagorie raciale, madame Gauthier va même jusqu’à accuser un de ses collègues historiens, à savoir Pierre Pluchon, d’avoir volontairement caché le prétendu métissage de Saint-Méry, « réservant sans doute son savoir mystérieux… à ceux qui savent. » (p. 108).

Portrait de Moreau de Saint-Méry par James Sharples, Philadelphie, 1798.

Comment on détourne une citation

Non seulement la grande « révélation » de madame Gauthier est paradoxale sous la plume d’une antiraciste affirmée, mais sur quoi est-elle fondée? Sur un texte de polémique rédigé au début de 1791 par Antoine de Cournand en réponse à Moreau de Saint-Méry :

« Nous dévoilerons complétement ce colon, dont les traits du visage et la couleur de la peau font soupçonner une double trahison, celle des droits de l’homme et de ses frères proprement dits. Si le sang africain ne coule pas dans les veines de M. Moreau, ce qui est problématique, il ne faut que le supposer débarqué dans les colonies, au milieu du préjugé qu’il veut défendre pour juger du rang où on le forcerait de descendre; car par quels signes extérieurs prouverait-il une autre origine que celle commune à tous les mulâtres… » (p. 280)

Malgré l’outrance propre à toute saine polémique, il faut souligner qu’Antoine de Cournand n’affirme nulle part que Moreau de Saint-Méry soit métis. Il part du fait que son adversaire a le teint bien basané pour émettre une supposition : si vous arriviez incognito dans une colonie, ne risqueriez-vous pas d’être considéré comme un métis et d’être vous-même victime des lois que vous défendez? C’est une supposition (« ce qui est problématique » écrit-il en toutes lettres) maniée avec habileté pour démontrer le caractère indéfendable des thèses de Moreau de Saint-Méry. D’ailleurs, comment Antoine de Cournand aurait-il pu connaître les origines de Moreau de Saint-Méry, lui qui était professeur de littérature au Collège de France et n’avait jamais été aux Antilles?

Si madame Gauthier avait vraiment voulu connaître les origines génétiques de Moreau de Saint-Méry (en supposant que cela présente un intérêt historique), elle aurait dû entreprendre des recherches généalogiques sur cet auteur. Manifestement, elle ne l’a pas fait, elle n’a pas vérifié sa « source » unique.

L’anachronisme : maladie sénile de l’historiographie

Florence Gauthier se présente comme une historienne : malheureusement, ce n’est pas le cas. Madame Gauthier est une moraliste doublée d’une polémiste qui recourt systématiquement à l’anachronisme pour mieux « débattre » avec ses adversaires. Or, les adversaires de madame Gauthier sont tous les révolutionnaires qu’elle trouve trop modérés. Un exemple parmi d’autres. Elle cite longuement le discours-programme de Mirabeau de mars 1790 sur l’abolition de l’esclavage qui évoque un avenir débarrassé de cette pratique où les Européens et les Africains commerceront librement entre eux :

« Le jour où l’Europe refusera de recevoir des hommes en échange de ses marchandises, on verra l’esprit d’invention et d’industrie se développer chez les Africains; dans ce climat encore barbare on verra éclore un nouveau monde de raison, d’humanité, même de savoir. L’Europe et l’Amérique commerçante s’uniront pour aider aux heureux développements que prendra l’Afrique; elles échangeront leurs matières manufacturées contre ses matières brutes, les instruments de leurs propres richesses contre les productions de son sol; mille rapports de bienveillante assistance mutuelle naîtront les uns des autres, et par suite s’ouvriront des sources intarissables de commune prospérité. »

Au lieu d’essayer de  comprendre la position de Mirabeau, madame Gauthier se lance dans un commentaire sur les méfaits de la « colonisation future » en reprochant au militant anti-esclavagiste (Mirabeau était membre de la Société des Amis des Noirs) de faire « comme si la conquête militaire et la domination politique n’intervenaient pas. » (cf. 136).

Madame Gauthier ne tient pas compte que ce discours a été prononcé en mars 1790, pas aujourd’hui. Hormis quelques comptoirs côtiers, l’Afrique n’avait alors pas été colonisée. Comment Mirabeau aurait-il pu prévoir que ce continent serait colonisé 40 ou 50 ans plus tard à la force des baïonnettes? Tout ce que disait le révolutionnaire était son désir de remplacer le lien servile existant par un lien commercial, ce qui n’est déjà pas si mal.

Mais voilà, madame Gauthier ne cherche pas à comprendre le mouvement des idées au 18e siècle, elle veut juger à l’aune d’une grille morale empruntée au 21e siècle et plus précisément à la tendance « auto-flagellante ». Plutôt que d’étudier comment, pour la première fois dans l’histoire moderne, un mouvement abolitionniste a pu voir le jour dans un petit groupe de pays (dont la France) et supprimer l’esclavage, elle préfère fustiger les hésitations des abolitionnistes. Elle ne voit pas que les abolitionnistes avançaient à l’aveuglette dans la construction de l’humanisme et s’acharne à mettre en évidence leurs maladresses, quitte à les mettre sur le même plan que les esclavagistes.

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