Humeur 14 – Délires antinapoléoniens et repentance autoflagellante (4 janvier 2014)

« La démence coloniale sous napoléon » d’Yves Benot[1] n’est pas un livre d’histoire, c’est un acte de militantisme anticolonialiste à vocation morale. L’engagement anticolonial est en soi légitime, même s’il est un tantinet facile quand on vit en 1992 (date de la première publication de l’ouvrage).

« La démence coloniale sous napoléon » d’Yves Benot[1] n’est pas un livre d’histoire, c’est un acte de militantisme anticolonialiste à vocation morale.

L’engagement anticolonial est en soi légitime, même s’il est un tantinet facile quand on vit en 1992 (date de la première publication de l’ouvrage). Tout le monde sait désormais que le colonialisme est une histoire qui finit mal – du mois pour la France, pour l’Angleterre, le bilan serait déjà plus nuancé.

L’engagement d’Yves Benot s’inscrit dans la droite ligne de la repentance française vis-à-vis de son passé colonial symbolisé ici par le personnage de Napoléon. Tout son livre s’efforce de démontrer que Napoléon est un « soudard borné » (p. 9) qui a manifesté un intérêt constant pour les colonies par « racisme spontané » (p. 106). Sa politique coloniale relève « d’une sorte de démence dépourvue d’imagination créatrice » (p. 304) car la marine de guerre française était trop faible pour se mesurer à celle de la Grande-Bretagne.

Une série de projets de reconquête de l’Égypte et des Indes est donc exhumée des archives du ministère de la Marine et des Colonies pour attester de cette « démence ».

Yves Benot ne semble pas soupçonner qu’une administration a le devoir de préparer des plans alternatifs pour parer à toutes les éventualités. Est-il utile de rappeler que les ministres et fonctionnaires de l’époque n’étaient pas au courant de ce que nous savons aujourd’hui ? En quoi était-il « dément » de penser que la France et la Grande-Bretagne pourraient faire la paix un jour ? Le précédent de la paix d’Amiens n’était pas si lointain (25 mars 1802).

Malheureusement, Yves Benot n’est pas seulement un amateur d’anachronisme qui juge des faits passés avec des grilles idéologiques d’aujourd’hui, c’est aussi un sophiste qui détourne les mots de leur sens pour satisfaire aux besoins de sa polémique.

Le « racisme spontané » de Napoléon

Ainsi, pour prouver le racisme du Premier consul, il cite la fameuse déclaration qu’il aurait faite de vive voix au cours d’une séance de travail au Conseil d’État sur la représentation de Saint-Domingue : « Je suis pour les blancs, parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne » (p. 89). Yves Benot feint de considérer cette expression de solidarité avec les Français de Saint-Domingue comme du racisme.

On aurait envie de s’écrier : halte là, monsieur Benot, vous nous trompez! Le racisme est une idéologie qui postule l’inégalité des races humaines en fonction de critères soi-disant scientifiques. Ce que vous présentez comme une « sensationnelle profession de foi » du Premier consul est, en réalité, un argument improvisé dans le feu d’un débat contradictoire : Napoléon souhaitait donner une assemblée représentative aux Français d’outremer, alors que son interlocuteur s’y objectait. À bout d’arguments, Napoléon dit qu’il prend le parti des colons, non parce que leur race serait supérieure, ni même parce que leur cause serait la meilleure, mais parce qu’ils sont ses semblables.

Est-ce cela le racisme ? Il s’agit d’une position sans fondement idéologique, basée sur un sentiment instinctif d’appartenance. Est-ce qu’aujourd’hui, un chef d’État dirait la même chose ? Sûrement pas, car depuis 1802, la situation de la France a changé : la société est devenue multiraciale et la cohésion nationale n’est plus fonction des origines familiales. En deux siècles ou presque la réalité a bougé, notre culture aussi.

Les Italiens relèvent des « races inférieures »

Mais Yves Benot ne s’arrête pas à ce premier détournement de sens. Il continue en essayant de prouver que le Napoléon était non seulement anti-noir, mais aussi anti-italien. Suite de la tirade du Premier consul au Conseil d’État :

« Sans aller si loin, auriez-vous voulu, aurions-nous souffert qu’on mît les Français dans la dépendance des Italiens, des Piémontais ? Nous aurions été bien traités ; ils auraient fait de nous ce que les noirs ont fait des blancs. (…) Aujourd’hui même, il faut encore avoir l’œil alerte sur ce pays-là ; cependant ce sont des blancs comme nous, des peuples civilisés, nos voisins ! »

Tout à fait sérieusement, Yves Benot commente ainsi ce passage : « Mais le racisme n’est pas seul en cause, puisqu’il y a aussi des peuples européens qui relèvent en somme des races inférieures. Pourquoi spécialement les Italiens ou les Piémontais, le choix de l’exemple laisse perplexe. » (p. 90).

Pour voir du racisme dans ces mots, il faut ne pas savoir lire ou être de mauvaise foi. Comme Yves Benot n’est pas analphabète, force est de conclure qu’il est de mauvaise foi. Napoléon dit que le fort opprime toujours le faible et que les noirs, quand ils ont eu le pouvoir à Saint-Domingue, ont opprimé les Français. Tout autre peuple, dans les mêmes circonstances, aurait fait de même. L’exemple italien est proposé comme exemple, justement parce qu’il s’agit d’un peuple si proche de la France, qu’on ne peut pas soupçonner entre ces deux peuples la moindre inégalité culturelle. Bref, Napoléon exprime tout le contraire du mépris anti-italien que veut nous « vendre » Yves Benot dans son empressement à « mettre à nu le dictateur » (p. 10).

Le faux témoignage du baron Mounier

Autre et dernier exemple de citation faussée. Yves Benot écrit : « … Bonaparte n’est pas transporté d’enthousiasme par la paix générale, qu’il qualifie en présence d’un témoin, le baron Mounier, de ‘’foutue paix’’ » (p. 112). Un détail, semble-t-il, car mettre une citation belliciste dans la bouche de Napoléon semble la chose la plus facile au monde. Pourtant ici l’expression sonne faux. Le Premier consul venait de signer la paix d’Amiens. Pourquoi aurait-il dit « foutue paix » pour qualifier sa propre politique ? Allons consulter sa source que nous citerons tout au long :

On a parlé du caractère de Napoléon et de sa répugnance à la paix en tout temps. M. de Semonville a raconté qu’au moment de la signature du traité d’Amiens, M. de Talleyrand entrant chez le Premier consul le trouva courbé sur la carte et tout hors de lui d’irritation. Il crut que la négociation était rompue. « Non, dit Napoléon, votre foutue paix est signée. Que vais-je devenir ? » (‘Souvenirs intimes et notes du baron Mounier’, Éditeur Paul Ollendorff, Paris, 1896, 332 pages. Cf. p 32).

L’expression « foutue paix » n’a pas été prononcée devant le baron Mounier, mais devant Talleyrand qui aurait confié l’anecdote à Semonville qui l’aurait rapportée au baron Mounier… lequel s’appelait en fait Claude-Philibert-Édouard Mounier, avait 19 ans au moment des faits et venait de rentrer d’exil en octobre 1801. Les mémoires de ce « témoin » ont été publiées pour la première fois en 1896 sans garantie d’intégrité aucune. En effet, Claude Mounier avait été nommé baron par Napoléon en 1809 et avait beaucoup à se faire pardonner pour survivre à la défaite de son maître. Il a donc trahi Napoléon en 1814 et offert ses services au roi pour faire reconnaître son titre, devenir pair de France et devenir directeur de la police.

Voici le type de « témoin » qu’Yves Benot invoque pour faire le procès de Napoléon. Le ton du livre est à l’avenant de son titre : exalté et véhément, tout entier tendu par la seule volonté de démontrer l’existence d’un vaste complot raciste dont Napoléon aurait été le maître d’œuvre… En fait, c’est toute la politique coloniale française qui est visée (beaucoup moins l’anglaise qui trouve toujours des excuses sous la plume de notre auteur) au nom d’une repentance totalement anachronique.

L’identité filtrante d’Yves Benot à l’épreuve du « socialisme africain »

« C’est donc un passé qui ne peut pas être le nôtre (…) puisque nous ne sommes pas de ceux qui admettent que la colonisation ait jamais pu être une entreprise légitime, en aucune manière. » (p. 317) Non seulement, Yves Benot refuse de comprendre le phénomène historique qu’il prétend analyser, mais il proclame fièrement comme un titre de gloire sa conception filtrante de la nationalité française : « On ne peut pas avoir pour ancêtre intellectuel à la fois Grégoire et Napoléon. » (p 313).

Désolé, monsieur Benot, mais la France, c’est à la fois l’héritage de l’abbé Grégoire et de Napoléon. Par contre, ce n’est pas et ce ne peut pas être l’éloge des dictatures et des massacres qui ont lieu aujourd’hui.

Pourtant, cet Yves Benot qui était si sévère au sujet de la « dictature » de Napoléon est le même que celui qui est allé travailler dans la Guinée de Sekou-Touré en 1959 et dans le Ghana de Nkhruma en 1962, deux grands bâtisseurs du « socialisme africain ». Il trouvera jusqu’au bout des excuses aux désastres économiques et aux assassinats perpétrés par ses protecteurs. Laissons notre historien avec les mots qu’il écrivit au moment de la mort de Sékou Touré :

II est surtout permis de se demander si la Guinée indépendante n’a pas surestimé sa faiblesse, sous-estimé les atouts, internes et externes, dont elle disposait, craint exagérément débats et discussion. Ce ne sont pas là des questions d’ordre exclusivement historique, elles sont encore actuelles. Mais c’est déjà dire qu’elles interdisent de porter précipitamment un jugement passionnel sur Sekou Touré lui-même, dont on ne peut oublier ni le talent oratoire, ni la capacité de volonté tout au long de vingt-six ans de gouvernement dans une période agitée. (Yves Benot, ‘Sekou-Touré : Essayer de comprendre’, juin 1984)

Que de nuances, que de retenue quand il s’agit de juger un leader du « socialisme africain » !

Yves Bénot est mort à Paris, le 3 janvier 2005.

[1] Yves Benot, La démence coloniale sous Napoléon, éditions La Découverte/poche, Paris, 2006, 408 pages. Préface inédite de Marcel Dorigny.

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