Humeur 15 – Apprendre à lire la catastrophe (10 mars 2014)

Enfin, un philosophe qui parle de choses sérieuses et qui sait de quoi il parle. Jean-Pierre Dupuy est à la fois philosophe et scientifique (il a étudié à l’École Polytechnique), renouant ainsi avec la tradition classique du philosophe-mathématicien-naturaliste que le XVIIIe siècle a tellement mis à mal, inaugurant l’âge des pensées flottantes sans attaches au monde réel.

Jean-Pierre Dupuy, Retour de Tchernobyl (Journal d’un homme en colère), Éd. du Seuil, avril 2006, 180 pages.

Enfin, un philosophe qui parle de choses sérieuses et qui sait de quoi il parle. Jean-Pierre Dupuy est à la fois philosophe et scientifique (il a étudié à l’École Polytechnique), renouant ainsi avec la tradition classique du philosophe-mathématicien-naturaliste que le XVIIIe siècle a tellement mis à mal, inaugurant l’âge des pensées flottantes sans attaches au monde réel. Au moment où l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima souligne l’instabilité de la technologie nucléaire, les réflexions sur Tchernobyl de Jean-Pierre Dupuy prennent une actualité nouvelle; mieux, elles nous aident à décoder ce qui se passe.

La question de l’impact de Tchernobyl

Son Retour de Tchernobyl n’est pas tellement une critique de l’énergie nucléaire en soi qu’une dénonciation de notre incapacité de réfléchir sérieusement à la technologie, dont l’industrie nucléaire n’est qu’une des composantes, la plus spectaculaire en raison des enjeux qu’elle soulève : vie ou mort du vivant, habitabilité ou inhabitabilité de régions données. Une réflexion d’Hannah Arendt résume parfaitement cette situation :

« Il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’Univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire. »[1]

Dans le cas de Tchernobyl qui est l’accident de référence en matière d’industrie nucléaire, Jean-Pierre Dupuy analyse avec rigueur les études d’impact commandées par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui établissent à 31 le nombre de morts directes causées par exposition à un taux mortel de radioactivité et à 4 000 celles qui pourraient décéder des suites de leur exposition. Ces conclusions ont été réunies dans le Rapport du Forum de Tchernobyl rendu public à l’occasion du 20e anniversaire de l’explosion de l’in des réacteurs de la centrale.

Comment les organismes internationaux ont-ils procédé pour en arriver à ce bilan? Pour les 31 sauveteurs décédés des lésions causées par irradiation, pas de problème, serait-on tenté de dire : ils sont identifiés par l’existence d’un lien de cause à effet. Ils sont en quelque sorte des victimes indiscutables. Mais les autres? Il a été impossible de procéder à une étude épidémiologique car la population a connu plusieurs vagues migratoires et, suite au démembrement de l’URSS, se retrouve répartie dans trois pays différents (Ukraine où est située Tchernobyl, Russie et Biélorussie).

Les experts internationaux ont donc utilisé un modèle simple selon lequel le taux de mortalité est proportionnel à la dose reçue. Jusque là, explique Jean-Pierre Dupuy, la méthode est légitime. Mais là où les experts dérapent, c’est quand ils appliquent leur modélisation à une population de 600 000 personnes. Que sont devenus les neuf millions de victimes d’irradiation pourtant mentionnées par les Nations unies dans un premier temps? Le Rapport du Forum de Tchernobyl n’en parle pas.

Ou plutôt si, il impute au stress l’accroissement des malades et des morts dans la région contaminée : les gens attribuent systématiquement tous leurs maux à la radioactivité, ils ne se soignent pas, les femmes se font avorter pour un oui pour un non, bref, il s’agit de mécanismes psychosomatiques, mais non de séquelles de l’accident nucléaire. Un des experts conclut de la sorte son analyse :

« Ainsi, plutôt que de se considérer comme d’heureux survivants ayant échappés aux conséquences de la catastrophe, les habitants des zones affectées par les retombées radioactives estiment n’avoir aucun contrôle sur leur avenir qu’ils perçoivent sans espoir. »[2]

Mensonge ou aporisme

La conclusion est navrante et, pour cette raison même, il y a de fortes chances qu’elle soit de « bonne foi ». Paradoxalement, Jean-Pierre Dupuy estime que les experts du nucléaire sont honnêtes, mais qu’ils ne parviennent pas à penser la technologie que, pourtant, ils connaissent, car ils l’ont mise au point en fonction de paramètres déterminés (performance, économie, fiabilité, robustesse, durées de vie, etc.). Dans la mesure où il y a un taux d’erreur, ils parlent d’un taux résiduel qui est compensé par la mise en place de systèmes de relève doubles ou triples.

À cette raison pratique, Jean-Pierre Dupuy oppose les actions ou les faits « qui ont une probabilité extrêmement faible de produire un effet considérable » et ceux « qui produisent des effets imperceptibles mais qui touchent un très grand nombre de personnes. » C’est la situation qui se produit quand l’erreur résiduelle se produit et que les systèmes de relève font défaut.

À Fukushima, les gestionnaires de la centrale avaient bien prévus deux génératrices en cas de panne d’électricité pour le cas où une ferait défaut – mais elles étaient situées côte à côte. La vague du Tsunami les a emportées toutes les deux. Ce qui était présenté sur les plans de gestion du risque comme un système dédoublé de relève, et qui l’était véritablement dans toute une série de circonstances (rupture d’alimentation électrique, panne de génératrice, etc.), équivalait à pas de relève du tout en cas de tsunami.

Les experts du nucléaire construisent des centrales, qui ont une espérance de vie de 40 ans, 60 ans même si l’on tient compte des restaurations habituelles dans cette industrie, qui produisent des déchets qui resteront radioactifs pendant quelques milliers d’années; or, ils prétendent garantir une sûreté absolue à la population. Comment arrivent-ils à cette certitude? Jean-Pierre Dupuy émet plusieurs hypothèses qui se résument fort bien en une formule qui s’applique à tout le monde, y compris au lecteur :

« Nous savons, mais nous ne croyons pas ce que nous savons. »[3]

Nous ne sommes pas capables de croire que le pire peut arriver parce qu’il ne s’agit pas d’un risque que l’on peut mesurer mais d’une incertitude que l’on ne peut pas mesurer. Les scientifiques avancent parfois la restriction « compte tenu des connaissances scientifiques et techniques et du moment», ce qui suppose que le progrès avance de manière linéaire de façon à ce que l’humanité soit assurée de résoudre dans le futur toutes les questions que l’on se pose aujourd’hui. Jean-Pierre Dupuy s’élève contre cet optimisme :

« Or, les cas ne sont pas rares où le progrès des connaissances s’accompagne d’un accroissement de l’incertitude pour le décideur… En savoir plus implique parfois la découverte de complexités cachées et donc la reconnaissance que la maîtrise que l’on croyait avoir sur les phénomènes était en partie illusoire. »[4]

La grande leçon que les scientifiques et les technologues ont du mal à saisir est que le possible peut à tout moment faire son entrée dans l’impossible et la catastrophe surgir du néant où nos calculs les plus sophistiqués avaient cru la contenir. Retour de Tchernobyl s’achèvesur une citation du prix Nobel de littérature Kenzaburô Ôé qui évoque un monde non pas détruit par une apocalypse nucléaire, mais peuplé de « créatures étranges et innombrables » engendrés par une radioactivité ambiante un peu trop élevée.

[1] Hannah Harendt, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961, p. 9.Cité dans Retour de Tchernobyl, p. 95.

[2] Dr Jean-Claude Nénot, Les conséquences de l’accident de Tchernobyl, Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, 2005. Cité dans Retour de Tchernobyl, p. 58.

[3] Retour de Tchernobyl, p. 33.

[4] Retour de Tchernobyl, p. 161-2.

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