Humeur 16 – Les incendiaires européens

Le 21 mars dernier, l’Union européenne annonce qu’elle a conclu avec l’Ukraine l’accord d’association que le président Viktor Ianoukovytch avait refusé de signer en novembre dernier. En fait, ce que l’UE a conclu est uniquement le volet politique de cet accord à vocation économique – ce que l’on désigne par la métaphore pudique de « version actualisée du programme d’association »

Le 21 mars dernier, l’Union européenne annonce qu’elle a conclu avec l’Ukraine l’accord d’association que le président Viktor Ianoukovytch avait refusé de signer en novembre dernier. En fait, ce que l’UE a conclu est uniquement le volet politique de cet accord à vocation économique – ce que l’on désigne par la métaphore pudique de « version actualisée du programme d’association ». Autant dire que l’accord signé n’a que peu de chose à voir avec son but initial qui était de créer une zone de libre-échange prolongeant l’Union européenne à l’est.

Cet empressement à signer un accord avec des autorités non élues devrait éveiller notre attention. Il est de bon ton dans les milieux européens de taxer le président sortant Ianoukovytch de russophile corrompu. Mais avec qui l’Union a-t-elle négocié cet accord d’association – volets politiques et économiques confondus – sinon avec ce même président Ianoukovytch ? Il faut croire que l’homme était alors considéré comme suffisamment démocrate pour que l’on travaille avec lui dès son élection en février 2010 jusqu’à ce mois de novembre 2013.[1].

Le chaos actuel de l’Ukraine a été créé de manière délibérée par l’Union européenne, non par la Russie. On aurait pu croire que la crise de la dette publique grecque et les difficultés à répétition encourues par l’Espagne, le Portugal et l’Italie, auraient amené les dirigeants européens à une certaine modestie. Il n’en a rien été. La stratégie européenne connue sous le nom de « Partenariat oriental » consiste à servir de relais à la politique militaire de l’OTAN et à s’accroître sans cesse vers l’est.

Le crime de l’OTAN

Or, l’OTAN a été créée en avril 1949 pour contrer l’expansion de l’Union soviétique qui voulait, pensait-on, exporter son modèle communiste au reste de la planète. Pendant des années, l’OTAN a géré la course aux armements du monde occidental face au Pacte de Varsovie, aboutissant à créer ce que l’on qualifiait avec justesse d’équilibre de la terreur. Quand le Pacte de Varsovie a été dissous en juillet 1991, on aurait pu croire que l’OTAN avait perdu sa raison d’être, faute d’ennemi.

Il n’en a rien été. L’OTAN est une grande administration bureaucratique et, comme toute bureaucratie, son seul premier est de se perpétuer, voire de proliférer. L’homme bureaucratique mesure sa puissance au nombre d’employés sous ses ordres. L’OTAN a donc inventé une série de nouvelles missions qui englobent la défense anti-missile, le contre-terrorisme, le trafic de drogues et la sécurité maritime, autant dire tout et n’importe quoi[2].

L’OTAN s’est donc élargie vers l’est au même rythme que l’Union européenne en intégrant dès 1999 la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. En 2004, ce sera au tour des sept autres pays (l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie). On se souvient que c’est au nom de la défense anti-missile contre la menace iranienne que l’OTAN a entrepris de construire une base de radar à longue portée en République Tchèque et une batterie de missiles antimissiles en Pologne.

Ce bouclier antimissile déployé aux portes de la Russie ne fait illusion à personne. L’ennemi visé n’est pas l’Iran situé bien plus au sud, c’est la Russie. Pourtant la Russie n’est plus communiste, elle ne songe plus à exporter son « modèle » économique où que ce soit. La Russie est un pays en émergence qui exporte ses matières premières aux pays occidentaux et tente de moderniser son économie au développement inégal.

À l’inverse, c’est le monde occidental qui, par un curieux renversement des choses, entend imposer son modèle économique, social et culturel au reste du monde. Alors qu’il a fallu au moins deux siècles de luttes, d’essais et d’erreurs pour arriver à édifier un État de droit en Amérique du Nord, dans une douzaine de pays européens et au Japon, on exige du reste du monde qu’il accomplisse la transition « démocratique » du jour au lendemain.

Ce qui était bon pour la Yougoslavie est mauvais pour l’Ukraine

C’est ainsi que l’OTAN est intervenu en Yougoslavie pour démanteler un pays fédéral, qui venait de connaître ses premières élections libres. Il est vrai que les anciens États membres de la Yougoslavie voulaient rompre le lien fédéral. L’intervention militaire de l’OTAN a d’abord pris la forme d’un blocus maritime, puis enfin de bombardements, cette fois pour briser la Serbie en deux et favoriser la séparation de la province du Kosovo peuplée majoritairement d’Albanais.

Aujourd’hui, le monde occidental affirme haut et fort le droit de l’Ukraine à son intégrité territoriale, qu’il refusait pourtant à la Yougoslavie et à la Serbie dans les années 1990. La Crimée est peuplée de Russes et a toujours été russe, mais pourtant il faut qu’elle continue d’appartenir à l’Ukraine à qui rien ne la rattache, sinon un geste de politique intérieure soviétique datant de 1954. On sait que le président Nikita Khrouchtchev détacha cette province de la République de Russie pour « l’offrir » à la République d’Ukraine.

Si l’Occident avait été sérieux dans son désir de paix, il aurait tenté d’accompagner la Russie et les anciennes républiques membres de l’URSS dans la gestion des innombrables problèmes qui les assaillent. Il y avait de nombreuses façons de tenter de régler le conflit entre la Russie et l’Ukraine sur la Crimée. Pourtant, les Occidentaux ont choisi une approche légaliste qui n’a que l’apparence de la justice. N’y avait-il pas moyen de négocier un condominium russo-ukrainien ou une forme de fédéralisme décentralisé au profit de la Crimée ?

Une Europe antidémocratique

Le véritable objectif de l’Occident est de masquer la cruelle faillite de l’idée européenne sur le plan économique, social et culturel. Parce qu’enfin il faudra reconnaître que l’Union européenne a été désavouée par une grande partie des peuples qui la composent. En mai 2005, la dernière fois que l’on a consulté les Français sur l’Europe, une majorité de 54,68% a voté contre la constitution européenne qu’on leur proposait. Juste après, en juin, les Pays-Bas ont voté à 61,54% contre cette même constitution.

Qu’ont fait les dirigeants européens devant ces deux non? Dans les pays qui n’avaient pas voté et qui devaient le faire, comme le Danemark et l’Irlande, ils ont annulé les référendums. Dans les pays qui avaient dit non, on s’est empressé d’expliquer que les gens n’avaient pas voté contre l’Europe, mais contre la dégradation du pouvoir d’achat ou la montée du chômage, etc. Le texte de la constitution européenne à peine remanié[3] a été adopté trois ans plus tard par un vote des deux chambres françaises réunies à… Versailles, bien entendu !

C’est précisément cette Europe dépourvue de toute légitimité démocratique qui a couru au secours de l’Ukraine pour lui proposer une aide qu’elle a été incapable de fournir à la Grèce depuis trois ans que ce pays est en crise. D’où peut venir cet altruisme soudain pour un pays bien plus démuni et mal en point que la Grèce ? Tout simplement, du vieux bellicisme antisoviétique déguisé en idéologie des droits de l’homme relayée par un nouveau « droit d’ingérence », voire un « devoir d’ingérence », inventé par les professionnels de l’aide humanitaire, Bernard Kouchner en tête.

Les droits de l’homme ne sont pas une marchandise exportable

Inutile de préciser que ces droits de l’homme sont à géométrie variable. On les invoque en fronçant les sourcils dans le cas de la Russie qui peine à gérer sa transition vers l’économie de marché, mais on les oublie commodément quand on traite avec la Chine devenue la grande pourvoyeuse en produits de consommation de la société occidentale et, on le sait moins, sa principale créancière – l’économiste Claude Meyer parle de « banquier du monde »[4].

D’ailleurs que sont ces droits de l’Homme ? Ce n’est qu’en 1920 que le droit de vote a été accordé aux femmes aux États-Unis, 1940 au Québec, 1944 en France ? La ségrégation raciale a sévi officiellement aux États-Unis jusqu’aux lois sur les droits civils adoptées en 1964. Il faut attende 1969 pour que le Canada décriminalise l’homosexualité, 2003 pour que la Cour suprême des États-Unis abolisse les lois stigmatisant les pratiques homosexuelles, le mariage homosexuel est actuellement en vigueur dans certains pays occidentaux et interdit dans d’autres. La loi polonaise interdit le mariage homosexuel… Mais la Pologne appartient-elle à l’Occident ?

Voudrait-on que l’on mobilise l’OTAN pour imposer cette notion fluctuante des droits de l’homme aux pays qui ne la partagent pas ou ne la partagent qu’en partie ? Tout ce que l’on regroupe dans la nébuleuse des droits de l’homme a été acquis à force de tâtonnements et d’essais-erreurs par les sociétés qui se les sont appropriés. Chaque fois qu’un pays s’est arrogé le droit de répandre son idéologie par la force, il est entré dans un cycle de violences multiples – même quand il s’agissait d’une idéologie à vocation prétendument humanitaire.

Le droit d’ingérence est incompatible avec les droits de l’homme. Ceux-ci ne sauraient qu’être issus de la base sociale où ils doivent être appliqués. C’est obligatoirement un mouvement ascendant et jamais une imposition de l’extérieur. Ce que l’Europe fait aujourd’hui en Ukraine n’a rien à voir avec les droits de l’homme et tout à voir avec une vision belliciste du monde. Avant de souffler sur les braises toujours prêtes à s’enflammer du nationalisme ukrainien, elle devrait surveiller ses arrières et s’attaquer aux sources d’instabilité qui minent les sociétés malades de l’ouest européen.

[1] L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) avait qualifié le scrutin présidentiel de 2010 de « transparent et honnête », cité in « Ukraine : l’OSCE reconnaît la bonne tenue de l’élection », Le Monde, 8 février 2010.

[2]  « L’OTAN après la Guerre froide : Le Concept stratégique », La documentation française, 1er décembre 2010. – http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/otan/nouveau-concept-strategique.shtml

[3] « Seul l’ordre a été changé dans la boîte à outils. La boîte, elle-même, a été redécorée, en utilisant un modèle ancien, qui comporte trois casiers dans lesquels il faut fouiller pour trouver ce que l’on cherche », Valéry Giscard d’Estaing, « La boîte à outils du traité de Lisbonne », Le Monde, 26 octobre 2007.

[4] Claude Meyer, La Chine, banquier du monde, éditions Fayard, janvier 2014.

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