Les poèmes de Raynald (poésie de Diederik Dettmeijer) (Création)

La où je n’écris pas sur toi,

une page manquerait,

D.D.

poésie de Diederik Dettmeijer

présentation de Jean-Guy Rens

inédit, déc. 1973

Un jour, alors que je rentrais de voyage, l’enveloppe était là que gonflaient tes
poèmes. Les poèmes de Raynald. Je n’en revenais pas de ma surprise: ainsi donc toi
aussi, tu avais choisi la vie, cette tricherie qui nous accable tous. Tu manifestais
ton désir de communiquer, avec C… au moins, avec moi, peut-être même avec nous
tous. Bien sûr, tu rajoutais sur une note, cette mise en garde: « c’est un passe-temps,
c’est tout. » Jamais tu ne te serais livré.

Au fond, il y a un trait qui n’a jamais varié chez toi: le refus de te donner. Tu
donnais ton argent, ta voiture, ton travail, ta maison… Mais toi, tu te préservais
une sortie de secours. Même l’amitié te faisait peur. Tu refusais l’amour. Si une
femme te plaisait, tu lui tournais le dos et puis tu t’écriais: et si je l’aime,
en quoi est que ça la regarde? Alors, pourquoi veux-tu que je m’arroge le droit
de la séduire?

La logique était parfaite, seulement tu restais seul avec ton angoisse: « Je n’arrive
plus à étudier, ni à écrire, que faire? Joli titre d’un ouvrage de Lénine, mais
un titre qui chez moi n’a pas dépassé le stade du point d’interrogation. Je dois
me paralyser pour ne pas sentir cette autre paralysie, mon échec qui n’est relatif
que par rapport à la mort. »

Tu t’immobilisais pour mieux effacer le monde, pour mieux le manquer. Un jour, tu
m’as confié que tu aimais une femme, le lendemain tu revenais en rogne, tu disais
avec un ricanement cynique: je l’ai faite avorter. Tu n’attendais rien de moins
de l’amour. Il te fallait vivre en plein échec comme on coule en plein naufrage.
Dans ces conditions, comment aurais-tu réussi à écrire? Je te le demandais sans
répit, de coucher ton talent sur papier. Je ne doutais pas un instant de toi.

En 1969 je crois, tu avais griffonné deux poèmes sur une serviette de restaurant,
au milieu de l’indifférence générale. Je les ai toujours, je suis un conservateur,
il ne faut pas oublier, jamais. Je crois qu’il est très important d’écrire car c’est
notre vie qui en dépend. Ça se dépense si vite, une vie. À l’époque tu éjaculais
un désespoir magnifique ou rien n’offrait de prise. La catastrophe était totale,
comme l’existence.

Poème en 4 saisons

  • Car tout poème est
  • un poème final, ultime, dernier
  • écrit donc pas encore écrit
  • écrit donc moribond
  • ou
  • le vertige envahissant
  • interrompu par quelques mots instantanés:
  • le cycle du poème.

Chiens écrasés et autres faits divers

  • Le malgré tout inébranlable
  • ou carrément karma
  • dedans dehors
  • je vois un homme noyé
  • l’eau qui reflète
  • son désespoir et son échec
  • sa vie
  • une grande inondation.

Puis tu m’expliquais longuement, dans un chalet perdu loin parmi les montagnes,
pourquoi cette poésie devait rester secrète. Écrire pour toi, était un acte solitaire,
au mieux, une lettre d’amour. Tu réduisais l’écriture au choix entre la masturbation
et le coït. C’était une nécessité individuelle et de toute façon, le monde n’avait
pas à se mêler de ça.

J’essayais bien de contester, d’avancer les noms de certains de ces frères qui tout
au long de ma jeunesse m’ont accompagné de leurs ombres fidèles, Nietzsche, Malraux,
Stirner, Drieu… Raynald repoussait tout avec mépris. Il m’écrivit plus tard sa
pensée sur la question: « Un philosophe est une taupe qui a revêtu une forme humaine.
Le philosophe creuse des passages souterrains, mais il ne voit jamais la lumière.
» Il ne croyait pas que l’écriture puisse aider à la vie. C’était tout au plus une
activité ludique et, comme on le voit, il ne croyait pas en sa téléologie.

J’en voulais terriblement à Raynald de ses dénégations, il ne regardait pas le monde,
il l’ignorait. Dans mon égoïsme, je pensais à mes petites « bricoles », mes livres
à écrire, mon amour à vivre, toutes les choses qui m’environnaient et que Raynald
menaçait. Ca ne valait rien et sa philosophie impitoyable me le prouvait. Je me
révoltais devant ses oukases. J’avais envie de crier: eh bien, balance-toi dans
le lac si tu crois en tout ce que tu affirmes… Je ne réalisais pas très bien les
articulations de la pensée de Raynald. Avec le temps, il en venait à une dénonciation
sévère de la société. Évidemment, l’homme était toujours une vacherie monumentale
inventée par Dieu pour décourager Satan…

Oh, Raynald avait le sens des formules, il en brassait par brassées Mais par delà
sa négation absolue du bonheur – un être sensible et lucide à la fois est et sera
toujours malheureux ,il entrevoyait la possibilité d’une action sociale. Venant
de toi, ça ne me surprit pas (je préfère t’adresser directement la parole, Raynald)
Toujours, j’avais eu la certitude que tu étais fait pour le combat, Le fatalisme
était un accident de parcours, ton sens quasi-oriental de la fatalité: je ne suis
pas aimable…

On ne pouvait pas le crier cet amour que par ailleurs tu dépréciais avec haine.
Tout cela était faux, le « malgré tout » devait finir par triompher. Tu as finalement
dissocié une certaine part de condition sociale de la condition humaine. J’ai lu
Proudhon et découvert sa conception de l’État avec ravissement, m’écrivais-tu il
y a quelques années. C’était l’image bureaucratique du socialisme allemand qui t’avait
écarté de la politique, c’est-à-dire de la vie. Par l’anarchie française, tu nous
revenais. Oui, on peut agir sur l’homme, on peut agir sur le monde.

D’une manière générale on peut dire que toutes les idéologies se ramènent à la balance
de la condition sociale et de la condition humaine. Si le premier terme l’emporte,
alors l’individu peut aspirer au bonheur pour autant que la société soit améliorée.
Dans la seconde hypothèse, l’être demeure figé dans son ordre naturel, immuable,
intouchable. C’est aussi la différence que l’on peut effectuer entre les hommes
de gauche et les hommes de droite. Est-ce à dire que Raynald passait à gauche? Bien
entendu, dans la mesure où il acceptait la vie et même la revendiquait. Mais ce
n’était pas l’optimisme sur commande des catéchèses du socialisme. Il en fallait
plus pour le séduire.

Raynald m’écrivait un jour: « Non, le fait que la révolution changera tout ou très
peu est secondaire. Ce qui compte, est cette possibilité d’agir qui peut amener
la révolution; une révolution qui sera une étape vers un monde plus humain. L’espoir
réside dans la lutte, dans l’ouverture sur l’avenir, non pas dans le résultat…
». L’anarchie était bien la seule famille idéologique où tu pouvais concilier ta
lucidité et ta nouvelle ambition mondaine.

Car tu voulais vivre, tu as décidé d’opter pour la vie. Deux ans de service militaire
dans ton pays ont coupé les principales attaches qui t’enfermaient dans la non-vie:
la drogue, la solitude, la masturbation. Tu es revenu métamorphosé de cette retraite
forcée. En premier, la haine de l’armée t’aura pour le moins, convaincu de l’absurdité
des idéologies réactionnaires. C’est que tu revenais de loin. Nos années universitaires
ne datent pas tellement que j’oublie nos refus forcenés, notre conduite en destruction:
nous buvions jusqu’à ce que le ciel se casse la gueule sous nos pieds, nous écrivions
de longs pamphlets à la gloire d’une civilisation occidentale si abstraite qu’elle
sortait de l’histoire, nous nous jetions au cou de chaque femme pour nous écrier
qu’elle n’existait pas…

Ivrognes, fascistes, misogynes, nous avions été un peu tout cela, surtout, nous
étions désespérés. Nous haïssions le monde et le monde nous le rendait bien Quand
j’ai revu Raynald à Paris dans un petit printemps gris, tout était changé. Il me
parla d’une femme avec précaution – une femme qui existait, n’est-ce pas? plus de
ces Ophélies romantiques mises à jour pour les besoins de la cause (une condamnation,
toujours).

Raynald ne vivait pas à proprement parler avec une femme, mais enfin, il y avait
une femme dans sa vie. Artiste, parfaitement séduisante – je l’avais rencontrée,
je peux en témoigner. D’après ce qu’il me laissa entendre, elle lui était très attachée.
Ce printemps à Paris aura été une révélation: Raynald pouvait aimer et accepter
d’être aimé, il vivait, pensait à l’avenir… Je l’ai déjà dit, ce n’était pas l’optimisme
souriant du capitaine d’industrie ou du révolutionnaire professionnel, ce qui revient
un peu au même, non, Raynald admettait seulement qu’il pût vivre. Sans autre.

Et puis cette phrase extraordinaire: tu vois, si l’avion tombait, je ne sais pas
comment elle réagirait… Nous étions à Orly, c’était une pensée plutôt banale.
Mais je savais que chez toi Raynald, ces mots ont été conquis au prix d’une lutte
contre tout ton être. Tu étais le rejet, le mépris et les exclusions, tu es devenu
un homme. Tu as 30 ans maintenant, il était temps que tu abordes cette normalité
humaine qui seule permet de survivre. Tu as donc accepté un coin de tendresse dans
ton univers, le complément de la féminité, cela t’a permis d’écrire…

Tout cela est encore bien incertain, vacillant. Témoins ces poèmes empreints de
discrétion, tu as peur de montrer que tu existes, que tu aimes, tu sembles surpris
de constater ton insensibilisation progressive au malheur. Qu’importe, tu les as
livrés au public, ces poèmes… On va me demander quelle est la valeur de la poésie,
remettre en question l’art ou la littérature, que sais-je encore? Je répondrai qu’il
est essentiel que l’homme modifie l’univers qui lui est donné pour se justifier
devant le monde et, ce qui est plus grave, devant lui-même.

En ce sens, les poèmes de Raynald sont importants. Voici qu’avec eux, l’errance
se termine, l’action commence. Car il ne faudrait pas se méprendre, loin d’être
une tour d’ivoire bourgeoise, l’engagement esthétique de Raynald, est une amorce
de combat. À 20 ans on pèse sur des idées, à 30 sur les choses. Maintenant les mots
s’incarnent, il ne suffit plus de décréter que Raynald est socialiste pour qu’il
le soit, il faut comptabiliser les faits. Qu’on le veuille ou non, la disponibilité
cède le pas aux réalisations.

Nous avons su exprimer le bonheur sur un visage de femme, nous travaillons à transformer
la nature par notre talent, par notre volonté, peut-être avons-nous un enfant, ou
bien sommes-nous cloisonnés dans une usine à journées longues, la mort au compte-gouttes
dans un cadran électronique. Les idées s’estompent devant la matière quotidienne.
Il en faut du temps et des richesses pour fabriquer un homme. Et puis, il y en a
qui ratent, d’autres s’adaptent, encore le font-ils avec plus ou moins de succès.

On m’a dit récemment que mon ami travaillait avec une association anarchiste d’Amsterdam…
Mais ce présent ne m’appartient plus Raynald est sans-doute disparu avec le temps
du rêve. Si ce que l’on me rapporte est vrai, son action sera jugée par des politicologues…
ou des Juges! Pour ma part, je voulais simplement donner mon témoignage sur quelques
lignes écrites à la charnière de ce qui fut notre jeunesse et de ce qui est la vie.
J’ai parlé au passé, il ne pouvait en aller autrement. Cette poésie est rédigée
avec des mots de tous les jours, c’est substantiel une écriture, ça existe, ça se
crée une signification dans le réel. On ne juge pas une présence, on se révolte
ou on se passionne, voilà.

  •     Chemins vers Orphée I
  • Sais tu que pour écrire
  • il faut une crise psychotique
  • être noyé dans une tristesse inégalable.
  • Grâce à une dépression chronique,
  • le désespoir : tu es inatteignable
  • la sûreté que personne ne va le lire,
  • on émerge malgré tout –
  • chaque mot une bouée de sauvetage
  • on est si près du coup…
  • (l’épée devrait maintenant tomber)
  • pourtant je ne peux qu’en rire
  • comme d’habitude je vais me relever
  • pas tout à fait
  • mais le point mort, la crise ultime
  • n’est pas durable, je ne fais qu’osciller
  • même mon tragique n’est pas parfait
  • donc trop insignifiant pour être victime :
  • Je vis et ne suis pas poète
  •     Chemins vers Orphée II
  • Pensif, la tête dans mes mains
  • je cherche ce qu’il faut dire
  • tout ce que je dois écrire encore
  • ce qui ne supporte pas le lendemain.
  • Dans cette maison, le soir un tel silence
  • ne peut que provoquer ma voix
  • je dois donc me parler
  • seulement mon moi me fait la grève, il ne me parle pas
  • Soupir, et je regarde ma montre
  • est-ce que j’arrive vraiment?
  • rien n’est au bout de la langue
  • même la pensée me contre
  • Ce vide autour: c’est moi vidé
  • cherchant ce qu’il faut dire
  • tout ce que je sais c’est le comment
  • l’apollinien refuse de me guider.
  •      Chemins vers Orphée III
  • Est-ce qu’un signe d’aridité
  • ma vie: l’horloge électronique
  • il y a une ligne entre le temps passé, le temps futur
  • je deviens vieux, la courbe s’est déplacée
  • une sorte de sentiment, prescience?
  • mais à la fois rien, rien à prédire
  • je ne sais pas, je ne saurai jamais
  • ce que je pourrais devenir.
  • Pourtant je crois maintenant connaître l’inconnu:
  • il y a l’inconnu qu’on aurait dû connaître
  • il y a l’inconnu seulement inattendu…
  • il y a l’inconnu de tout ce qui va être
  • Je ne sais pas, une sorte de sentiment
  • on cherche des signes précurseurs
  • Poète, on ne lit pas le ciel, on le regarde
  • augure, ce que je vois : ma propre peur.
  •      Chemins vers Orphée IV
  • C’est étonnant, je ne veux pas savoir
  • que toi, toi seule lira ce que je vais écrire
  • et qu’un jour on déménage
  • le tout se perd ou tu le gardes par hasard.
  • Moi, le papier en face, langage jamais le mien
  • l’acte d’écrire,
  • belle pose, bel acte de gratuité
  • et même si tu ne liras rien,
  • au moins, j’ai construit du passé
  • C’est étonnant ce sentiment de superflu
  • car ce poème n’est pas poème
  • il n’est pas lu et ne sera pas lu
  • poème-congé, je sais: du remplissage
  • de même ma vie (Question : a-t-il vécu?)
  • preuve extérieure, le changement de mon âge.
  •     Chemins vers Orphée V
  • Le temps de prendre un taxi
  • j’espère que mon image
  • se casse sur ta rétine
  • en ralenti.
  • Je pense à ton irritation,
  • (ta condition à cette rencontre
  • l’adieu, le temps complice)
  • tu te n’arrêterais pas si nous nous revoyions.
  • Tu agrandis cette collection
  • de phrases, parfois l’échange de deux adresses,
  • je suis aveugle, car tu es sans yeux
  • je deviens sourd, ta voix s’est affaiblie
  • bien sûr que tu pouvais sourire, l’oubli-caution
  • crois-tu que je parie
  • que ta mémoire soit meilleure que la mienne?
  • Je vis, et tant que je vivrais je peux le retenir,
  • non pire, je dois
  • ton temps et ton espace
  • c’est grâce à moi,
  • mais tu ne te meus pas:
  • tu pourrais même mourir
  • et je n’en saurai rien.
  •      Chemins vers Orphée VI
  • Je me souviens de ces après-midis
  • la salle chauffée par le soleil
  • nous cinq et la philosophie
  • on soupçonnait que l’acte fût ailleurs
  • l’être à l’intérieur, dehors une autre vie
  • et on parlait
  • le néant néantisse
  • sens ou non-sens de l’existence
  • on ne pouvait pas répondre
  • maintenant non plus
  • mais chaque problème baignait dans un repos, si beau, si absolu
  • que je pouvais éteindre la conscience.
  • on n’avait plus besoin de s’écouter
  • car ces après-midis l’être, mon être-là avait tout résolu
  • fenêtre grande ouverte et le soleil
  • nous touchions la synthèse
  • on pouvait s’endormir
  • et la pensée?
  • je la faisais mourir.
  •      Chemins vers Orphée VII
  • Je l’ai payé très cher
  • on paie surtout puisqu’on est insolvable,
  • l’écharde dans la chair,
  • la prétention de te vouloir viable
  • Écrire, une question de courage?
  • Je vois les choses sans pouvoir les nommer
  • courage, quand je supporte l’indicible?
  • C’est la fatigue qui a calmé ma rage
  • Je n’ai jamais pu te parler
  • le verbe attendait son sujet.
  • Un homme qui parle perd tout respect,
  • on sait qu’il va se confesser.
  • Hélas, je n’ai pas pu rester discret
  • car j’ai écrit, et risque de l’envoyer.
  •      Chemins vers Orphée VIII
  • Une certitude, il n’y a pas d’issue
  • alors je dors, je reste au lit
  • je n’imprime pas le temps,
  • (d’ailleurs la volonté me manque) c’est lui qui trie.
  • À quel moment ai-je perdu?
  • Je m’interroge mais reste de mauvaise foi
  • je cherche des événements, une cause
  • mais je connais la loi: dès le début.
  • Je laisserai peu
  • comme mes parents
  • peut-être deux ou trois poèmes.
  • Ils ne sont pas si prétentieux
  • ils passent trois enfants,
  • qui ne valent pas mieux qu’eux.
  •      Chemins vers Orphée IX
  • Relire, je me récite ce que tu lis
  • ta voix hésite et trop hâtif je donne l’explication
  • Je veux que ta lecture me justifie,
  • que l’écriture serve à la séduction.
  • Je sais: je triche avec mes hôtes
  • ils manquent de qualité
  • ils sont des invités qu’on trouvait dans la rue
  • ils acceptaient par curiosité
  • J’attends, je vois ta gêne
  • car tu ne cherchais pas l’exhibition
  • toi, qui respecte l’interdit;
  • (tu repèses ta formulation,
  • -surtout ne pas faire de la peine -)
  • tu n’écris pas, tu lis.
  •      Chemins vers Orphée X
  • Là où je n’écris pas sur toi,
  • une page où tu manquerais,
  • les mots se retournent contre moi
  • et le poème s’échoue sans agonie, sans intérêt
  • Si je ne parle pas de toi,
  • il est vain de vouloir s’exprimer.
  • Sans toi le mystère n’arrive pas:
  • la forme refuse de se déterminer
  • Ton nom effacé…
  • tu ne laisses rien à lire.
  • Tu es comme l’encre invisible,
  • tu es la clef
  • qui me permet d’écrire-
  • miracle devenu possible.
  •      Chemins vers Orphée XI
  • La terre est travaillée
  • mais l’homme ici peut être spectateur
  • le paysage qui se déroule en bas
  • respire aussi sans travailleurs
  • À cette époque je n’étais sûr de rien
  • sauf que cette vue au loin
  • montrait qu’on pourrait vivre autrement:
  • la terre avec des villes en moins
  • Bien que je fusse un citadin
  • j’y ai appris à marcher comme un vigneron
  • là-haut on ne traîne plus les pieds
  • même mes souliers y faisaient des sillons
  • â toute égratignure je découvrais mes mains
  • mon corps y fut promu, enfin lié.

(Montagnet 12 juillet I973)

  •      (sans titre)

  • Tes cheveux tranquillement assis
  • en crochetant le temps
  • (ton souffle qui traverse les rails)
  • le train est entré dans tes mains
  • Moi qui regarde dehors, dedans
  • village après village
  • je pose et repose mon roman
  • mes yeux ne lisent que ton visage
  • Puis lentement la gare nous saute dessus
  • contre-coeur, à contre-temps
  • on refait nos bagages
  • je ferme ce livre jamais lu
  • tu remets tes souliers,
  • on remettra à l’infini,
  • cette éternelle seconde,
  • le besoin de bouger.
  •      Soir

  • Tu t’es levée
  • et quand tu rentres
  • c’est toujours toi
  • mais toi triplée au centre
  • de ce soir
  • Ils dorment enfin
  • nous veillerons encore un peu
  • une ronde de nuit.
  • Tandis qu’ils sont dans leur lit,
  • on prolongera le jour pour eux.
  • -Ils sont et ne sont pas enfants
  • ils vont changer-
  • mais pas encore maintenant
  • ils dorment.
  •      Matin

  • J’ai dû sentir que tu es là
  • cela m’a réveillé
  • rien que cette couverture qui bouge à peine
  • ah oui, je dois chercher du pain en-bas.
  • Tu murmures .. qu’est-ce que tu dis?
  • tu te retournes et l’oreiller risque de tomber
  • ah oui, du pain et le courrier
  • anticiper le jour qui m’envahit.
  • Dans un moment, je sens,
  • tu vas te réveiller
  • tu m’as encore tourné le dos
  • je respire des pensées
  • et je souris
  • j’attends ton premier mot.
  •      L’Antillaise

  • Elle m’impressionne
  • elle jure cette teinte d’un autre hémisphère
  • avec le froid du champ de blé
  • avec l’assiette de pommes de terre
  • avec les patineurs sur le canal glacé
  • avec la rade qui cherche la plage
  • avec le vent humide, la pluie d’été, le gris désespéré
  • avec la rue et la maison semblable à un cage
  • quelque part, ailleurs
  • on parle ma langue
  • un héritage de nos navigateurs
  • et là aussi la mer: un poignard dans le dos
  • seulement on fête Noël en pleine été
  • il fait si chaud
  • le bruit de deux ventilateurs
  • bien qu’on s’exprime par les mêmes mots
  •      (sans titre)

  • Il ne suffit jamais de te le dire
  • trop différente de toute nouvelle
  • elle n’est pas neutre comme les autres
  • il ne peut rien le ton formel
  • Rien de nouveau sous le soleil
  • L’Ecclésiaste a raison sans doute
  • mais cette tendresse qui se réveille
  • est neuve, si radicalement neuve
  • Que pourrait-elle t’apprendre
  • machine cybernétique
  • car la parole qui cherche sa corporéité
  • est un pari-défi
  • qui ne veut pas attendre
  • mais pose son actualité
  •      Crédo du peintre Ceska à Schiphol

  • Quand tu t’approches de mes yeux-radar formant des points, des lignes, un son
  • ton corps: l’essuie-glace du brouillard
  • clair… sombre… court… puis long
  • Je te vois en contours
  • car les couleurs sont pour plus tard
  • ta silhouette drapée, comme une fourrure,
  • autour de tes épaules pour que tu restes encore ..blanc..noir
  • mais de tout près
  • un brun, un jaune, un mauve, un vert
  • et plus réelle, car quelle réalité
  • est incolore seconde, non, qualité première
  • Descartes a eu bien tort.
  •      (sans titre)

  • La constatation que j’ai dû faire
  • fait gonfler le plafond
  • cette phrase glissante n’a plus de cordon
  • encore une qu’on ne peut plus défaire.
  • Je sens venir une bouée de tristesse
  • qui va m’envelopper;
  • ce lucide désespoir pénètre mon corps
  • maintenant il l’a bouché.
  •      Mais il y a toi

  • ma gorge devient fluide
  • ta main de l’eau-éclair
  • ton geste disperse
  • en gouttes-paroles la masse-angoisse
  • qui fait barrière.
  •      Deux latitudes

  • Bien sombre la lumière ce matin
  • café trop chaud, pas de sucre dans cette tasse
  • je bâille et il fait froid dehors
  • la table incomplète, juste un journal assis en face
  • Puis ce travail: Sisyphe remplit des formulaires
  • C’est intéressant? (je n’avoue rien) je mens
  • quarante-cinq ans coupé de la lumière
  • Une fois fini, je dispose de mon temps
  • Puis toi de ton côté
  • même impression de vide
  • mais elles ne séparent pas, deux, trois frontières
  • nous passerons de la contrebande
  • l’image d’une présence
  • ton espoir de demain, mes souvenirs d’hier.

Post scriptum

Quand j’écrivai cet adieu à Diederik Dettmeijer (ou Dettmeÿer comme il orthographiait
parfois son patronyme), je ne croyais qu’à moitié à notre séparation. Il y a un
côté pleureuse chez moi. J’avais envie de saluer notre sortie de la jeunesse par
une somptueuse oraison à cette intensité d’être qui fut notre amitié. Je suis parti
en Afrique, puis au Canada, dans ces anti-mondes de notre européanité. Et puis un
jour, je me suis aperçu de ce creux qui habitait mon cœur. J’ai écrit à une vieille
adresse. J’ai téléphoné à Dimitrievicz aux éditions de L’âge d’homme. Rien. Vous
savez, la drogue… Non, je ne sais pas. Tout le monde a le droit de se droguer.
Je connais assez Raynald pour savoir que la drogue n’avait pas la moindre emprise
sur son être. Tout au plus était-ce une signature apposée à son désespoir. Si Diederik
s’est tu, c’est qu’il a de bonnes raisons.

Les années ont passé. Pas l’amitié. Les mots de Diederik coulent toujours dans mon
sang, ils irriguent mon âme, nourrissent mon énergie. Il était temps que je rompe
le silence. Alors, je jette les poèmes de Diederik à la mer. Les recevrez-vous?
Ils parlent d’un temps éternel: l’angoisse.

0 Shares:
Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You May Also Like

Aquin: Mort au Québec

Texte inédit, rédigé à Montréal en 1979 Une Pologne montée en fine souffrance, glaçon planté juste au milieu…